Au festival Premiers Plans 2007

Hommage à Jeanne Moreau

Où un film mort il y a trente ans prend vie.
jeudi 17 janvier 2008.
 

Il y a des jours où l’on se prend à rêver. Ce samedi en est un. Il y a foule devant le théâtre d’Angers, bien avant l’ouverture des portes. Des gens qui se pressent dans une ambiance bon enfant, mais qui ne laisseraient leur place pour rien au monde. Des gens de tous âges, des gens souriants. Et pourquoi sont-ils là, ami lecteur ? Je te le donne en mille. Pour un opéra ? Que nenni. Pour une pièce de théâtre ? Pas davantage. Pour un concert ? Point du tout. Allons, ami lecteur, j’arrête là pour ne point te lasser . Ils sont là pour une lecture de scénario. Oui, tu as bien lu, la lecture d’un scénario. Pas n’importe quel scénario, celui de « Porno-Théo-Kolossal », le film que Pier Paolo Pasolini fut empêché de tourner pour cause de son propre assassinat. Qu’Hervé Joubert-Laurencin s’est chargé de traduire. Et que Jeanne Moreau va se charger de lire.

Tout ce monde investit le théâtre, et sous les fesses des chérubins du plafond, au parterre, dans les loges, chacun s’installe et attend. Sur la scène, un simple bureau. Sur le bureau, un texte en feuillets séparés, un verre , une bouteille d’eau.

Jeanne Moreau fait son entrée avec cette simplicité qui n’appartient qu’aux grands, coupe court aux applaudissements, s’installe, commence la lecture du texte. D’abord, il y a l’évidence du savoir-faire. Elle entre dans le texte à pas feutrés, laisse à chaque auditeur le temps de s’y installer , de faire connaissance.

Et puis il y a cette voix. Cette voix qui n’est pas un instrument facile. Cette voix qui parfois se dérobe vers les graves comme celle d’un adolescent en mue, cette voix qui possède le rauque et le chant, cette voix qui sait sussurer et tonner. Cette voix qui se fait rivière de mots, de mots pris aux pièges de la lectrice et de la comédienne. L’exercice n’est en effet pas facile, et le talent doit être double. Il faut ici une lectrice . Celle dont le regard anticipe, celle qui voit très en avant des mots, celle qui ne recule devant aucun d’entre eux. Mais il s’agit aussi d’unn scénario, de phrases qui doivent se faire chair, verbe, et espace . Il faut donc aussi le talent de la comédienne . Le génie de celle qui, bien que privée du mouvement des jambes et du tronc, réussit, d’un regard qui se relève, d’un mouvement du bras, d’un geste de la main ,à occuper tout le théâtre de sa présence. Le génie de celle qui sait utiliser même l’inévitable verre d’eau comme un atout pour se gagner le spectateur, et jusqu’à la légère et rare erreur comme un instrument de complicité avec son public. Car le miracle est là, patent. Cette voix, cette voix usée des ans mais rompue de maîtrise, cette voix tient sept-cent spectateurs en laisse, sans nul artifice. Il suffit de regarder les visages, immobiles et tendus vers un seul autre visage, là, au centre du lieu. Il y a bien sûr la qualité du texte de Pasolini, sa dimension littéraire, sa force d’évocation. Mais le texte de papier et d’encre prend vie. Pas sur pelliculle, puisque Pasolini connut un dramatique empêchement. Mais dans l’imaginaire de sept-cent personnes saisies d’un rêve, qui écoutent, et qui, devant la clarté des mots du poète-cinéaste et le talent de la comédienne, inventent sept cent films différents et uniques en même temps. La magie, c’est que le temps de la lecture est voisin du temps du film. En deux heures quarante, madame Jeanne Moreau, madame la très grande dame du cinéma français, a fait vivre un film mort-né. Peut-être pas de sa vie de film telle qu’elle aurait été voulue par son auteur, mais de cent soixante minutes d’une vie émouvante et authentique. Pour ces instants de grâce, madame la très grande dame du cinéma français, de tout coeur, et de la part j’en suis certain de tous ceux qui l’ont partagé avec moi, merci.


Jeanne Moreau. photo Filparp
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