TANGER ET LE CINEMA
Tanger aime le cinéma. Ses salles, généralement spécialisées et accueillent soit des films arabes, soit des films espagnols, soit des films français. Les grandes productions américaines y sont également présentées.Un festival dur court-métrage présente chaque mois de septembre des productions intéressantes. Enfin, une société de production, Imago Films International, dirigée par Moumen Smihi, est basée à Tanger.
Et puis vient d’ouvrir, jumelée à l’ancien cinéma Rif, sur la place magique du grand Socco qui est le point d’aboutissement ou de départ de toutes les escapades dans la médina, la toute nouvelle cinémathèque de Tanger. Programmation ouverte et intelligente, rétrospectives, thématiques, c’est décidé, dès que j’arrive, cet été, pour 23 euros je prends ma carte de membre, même si je ne peux aller qu’à une seule séance, rien que pour recevoir des mails aux odeurs d’épices pendant l’hiver...
Le cinéma aime Tanger. Si l’ensemble du Maroc peut s’enorgueillir d’une longue tradition cinématographique, inaugurée en 1897 par les frères Lumière dans “le cavalier marocain”en 1897. Et parmi les villes marocaines, Tanger est celle qui a le plus souvent servi de décor aux cinéastes du monde entier.Comme dans toute l’histoire du cinéma marocain, luminosité et transparence de l’air, paysages variés, patrimoine architectural, figurants peu chers ont légitimé les choix de tournage. Mais trop souvent, les réalisateurs occidentaux n’avaient jamais utilisé Tanger comme objet autobiographique, comme cadre exclusif. Beaucoup d’entre eux se sont d’ailleurs contentés d’exploiter un filon exotique en utilisant l’image de la ville de transit comme lieu supposé de tous les traffics.
Quand le cinéma marocain prend son essor propre, tentant de tourner le dos à l’orientalisme de pacotille pour mieux refléter les réalités du pays, les réalisateurs locaux,eux aussi, feront halte à Tanger. Dans une période récente enfin, des cinéastes attentifs à la réalité marocaine, comme Bertolucci ou Téchiné, jetteront sur la cité porte de l’Afrique un regard nouveau.
Voici une liste des films dont Tanger, sans être toujours l’objet exclusif, est au moins un élément, au moins du décor, parfois de l’intrigue ou du scénario.
1919. Mektoub. De jean Pichon et Daniel Quintin. Avec Mary Bogaerts.France.
1926. Feu. De Jacques de Baronchelli.Avec Charles Vanel, Pierre Brasseur. France.
Les scorpions de Tanger.
1938. Alerte en Méditerranée. De Léo Joannon. Avec Pierre Fresnay. France.
Les cinq gentlemen maudits. De Julien Duvivier. France.
1946. Tangier. De Georges Waggner. Avec Maria Montes, Preston Foster. Etats-Unis.
1946. Los Misterios de Tanger. Espagne.
1949. Mission à Tanger. D’André Hunnebelle. Avec Mila Parély, Raymond Rouleau. France.
1950. L’homme de la Jamaïque. De Maurice de Cannonge. Avec Pierre Brasseur, Véra Belmont. France.
1951. The prince who was a thief. (Le voleur de Tanger)
1952. La Corona negra. (la Couronne noire). De Luis Salavsky. Avec Maria Félix. Espagne, Italie.
1952. La môme vert de gris. De Bernard Borderie. Avec Eddie Constantine, Dominique Wilms, Howard Vernon. Français.
1953. Flight to Tangier. (vol sur Tanger). De Charles-Marquis Warren. Avec Joan Fontaine, Jack Palance, Corinne Calvet, Robert Douglas. Etats-Unis.
1954. Quai des blondes. De Paul Cadéac. Avec Michel Auclair, Barbara Laage. France.
1955. Pasion en el mar. (le feu des passions). D’Antonio Ruiz Castillo. Avec Conrad San Martin, Jean Danet. Espagne, France.
1955. Aguatto a Tangeri. (Guet-appens à Tanger). De Ricardo Freda. Avec Gino Cervi. Italie, Espagne.
1959. Salam Aleikoum. De Gesa von Czifffra. Allemagne.
1961. The inspector. ( L’inspecteur). De Philippe Dune. Avec Dolores Hart, Stephen Boy . Etats-Unis.
1962. Bandbox Holiday. De Robert Angell. Avec Valérie Kroft, Aziz Aboussaif Filali. Angleterre.
1963. The ceremony. (La cérémonie). De et avec Laurence Harvey. Angleterre.
1963. Beta Som. (Défi à Gibraltar). De Charles Frend. Avec James Mason. France.
1963. Gibraltar. De Pierre Gaspard-Huit. Avec Elisa Montes, Gérard Barray. France, Italie.
1966. Requiem pour un agent secret. De Sergio Sollima.
1968. Duffy, le renard de Tanger. De Robert Parrish. Etats-Unis.
1974. El Chergui ou le silence violent. De Moumen Smihi. Avec Leïla Shenna. Maroc. Une vision nouvelle des us et croyances populaires. Un film sensible.
1975. Le lion et le vent. De John Milius. Avec Sean Connery. Etats-Unis.
1977. Brèche dans le mur. De Jilali Ferhati. Maroc.
1979. Hécate. De Daniel Schmid. Avec Jean Bouise. Suisse. Le caractère cosmopolite et orientaliste du Tanger de 1920 est utilisé pour faire vivre les déambulations d’un jeune diplomate.
1982. Caftan d’amour, constellé de passion. De Moumen Smihi. Maroc.
1982. Poupée de roseau. De Jilali Ferhati. Avec Chaïba Adraoui, Souad Tami. Maroc.
1982. Le Grand Voyage. De Mohamed Tazi. Avec Ali Hassan, Nourredine Saïl. Maroc. L’odyssée d’un chauffeur de camion partant d’un village du sud pour amener ses dattes à Tanger.
1982. The Tangier arrangement. De Mickaël Brillant.
1982. Hécate et ses chiens. De Daniel Schmid. Avec Lauren Hutton, Bernard Giraudeau.
1982. Projet Atlantide. De Gianni Serra. Avec Daniel Gélin, Marpese Dijan
1986. Section halte. De Jean Marie Estève. Français.
1987. Dernier été à Tanger. D’Alexandre Arcady. Avec Thiery Lhermitte, Valéria Colinot, Vincent Lindon, Roger Hanin. L’été 1956 à Tanger. A l’époque où les tangérois rèvent d’Amérique, un détective doit déposer une enveloppe au bar de l’hôtel Minza pour la gagner...Un film de second ordre, mais quelques belles images de la ville.
1987. The living daylights. (Tuer n’est pas jouer). De John Glen. Avec Timothy Dalton. James Bond est aussi passé par Tanger. Angleterre.
1990. The sheltering sky. (Un thé au Sahara). De Bernardo Bertolucci , d’après l’oeuvre de Paul Bowles. Bertolucci tourne à Ouarzazate mais aussi à Tanger. L’hôtel Minza, cadre de nombreux films et téléfilms, le Café de Paris, d’autes hôtels de la ville l’inspirent, et attarde sa caméra pour saisir l’ambiance du “Petit Socco”, un quartier de l’intérieur de la médina.
1990. L’Atlantide. De Bob Swaim. Avec Anna Galiena, Tcheky Karyo. France.
1990. Chantage II. De Philippe de Broca.
1990. Jolly Jokey. De Marco Sérafini.
1992. La nuit sacrée. De Nicolas Klotz. Avec Amina, John Malkovitch, Miguel Bose. France.
1993. Air Albatros. De Freinhild Grabes. Allemagne.
1993. Avenir Tanger. De Moumen Smihi. Court métrage.
1998. Fantômes de Tanger. D’Edgardo Cozarinsky. Avec Laurent Grévill, Paul Bowles, Mohamed Choukri. France.
Keïd N’ssa. (ruise de femmes). de Farida Belyazid. Maroc.
2001.Loin. D’andré Téchiné. Avec Stéphane Rideau, Lubna Azabal, Mohamed Haïmidi, Yasmina Reza, Gaël Morel. Français. (Voir ci-dessous).
2002. Une minute de soleil en moins. De Nabil Ayouch. Avec Norraddin Orahnou, Lubna Azabal, Hicham Moussoune. Français. Le prototype du navet qui ne prend Tanger que pour un prétexte, accumulant invraissemblances et erreurs diverses (les plaques d’immatriculation ne sont même pas celles de la ville !).
2002. Café de la plage. De Benoît Graffin. Avec Ouasini Embarek, Jacques Nolot. France.
2002. Au-delà de Gibraltar. De Taylan Barman et Mourad Boussif
2004. Les temps qui changent. D’André Téchiné. Avec Catherine Deneuve, Gérard Depardieu, Gilbert Melki. France. (Voir ci-dessous).
2005.Juanita de Tanger. De Farida Belyazid. Avec Mariola Fuentes, Salima Ben Moumen, Lou Doillon, Chete Lera, Nabila Baraka (Maroco-espagnol).
2005. Tenja de Assan Legzouli.
2007. La vengeance dans la peau. Avec Matt Damon(voir article sur ce même blog).
La contribution la plus passionnante de ces dernière années à l’exploration de la nature de la ville de Tanger est sans conteste celle d’André Téchiné, qui en nous livrant à trois années d’intervalle “Loin” et , juste sorti sur nos écrans, réalise un diptyque où la ville est centre même du projet cinématographique.
“Loin”, premier sorti, au delà de son extrordinaire lucidité documentaire, au delà de la justesse de la caméra de Téchiné, est un film sur le mouvement. “Tanger est un espace où règne une circulation infinie”, déclarait-il dans une interwiew à Cinélibre. Circulation des langues, Marocains, Berbère, Espagnol, Français..., mais aussi circulation des hommes et des femmes. Dans cette ville qui est à la fois pour lui “l’Orient de l’Occident et l’Occident de l’Orient” (Télérama n°2694), les destins se nouent et se dénouent. Comme toutes les villes qui sont la porte obligée entre deux mondes, Tanger est irriguée de tous ces destins pour lesquels elle est un passage obligé. Et quand arrive un goulot d’étranglement, quand le Sud n’a plus accès au nord, les corps des clandestins s’insinuent, rampent et se cachent pour perpétuer le mouvement. “Plus Téchiné filme Tanger et se laise happer par elle, et plus la nature du film dans sa texture diversifiée, renvoie à des ondes qui vibrent avec celles des personnages, ressemble à un gigantesque espace de transit qui regroupe une communauté provisoire de nomades, d’origines er de cultures différentes (Juifs, arabes Français, Américains, Noirs) qui circule à l’échelle des principaux personnageset se propage à toute la rélité embrasée du film” (Charles Tesson, Les Cahiers du Cinéma n°560). Dans “Loin”, le Tanger de Téchiné n’est qu’évolution(s).
Dans “Les temps qui changent”, si Tanger reste la trame du film, la nature du regard du cinéaste change. Si la caméra n’a rien perdu de sa lucidité, l’objet du film est à trouver du côté le plus immobile des cités et des êtres humains : leur identité, fruit de leur histoire et de leur culture, trame de la séduction qu’ils exercent.
Antoine (Le chef de travaux incarné par Gérard Depardieu) est envouté par Cécile (Catherine Deneuve, animatrice d’une émission de radio). Il est sous le charme depuis toujours, sans que trente de séparation n’y aient rien changé, au point d’être, comme le dit une des répliques du films “amoureux comme seules les femmes peuvent l’être. Mais il n’est pas envouté par la ville. Il ne la rencontre que pour retrouver Cécile, travaille dans la zone franche qui n’est qu’une enclave fermée du monde occidental, et dont Téchiné montre qu’elle n’est qu’un pale avatar du cosmopolitisme ancien de Tanger.
Cécile, elle, est sous le charme de la ville. Elle ne veut la quitter. Elle prétexte son travail, mais on sent que son enracinement est plus profond. Son choix a été de s’installer là, et elle est de celles qui entendent maîtriser leur destin. Elle n’est plus éprise d’Antoine, qu’elle a presque réussi à oublier, temps et famille aidant.
Tout le suspense du scénario tient en cette question : Antoine réussira-t-il à la faire revenir sous son emprise, mais le vrai enjeu du film se situe dans la quête de la personnalité de la ville et de ceux qui l’habite. Dans cette ville de mouvement, Téchiné nous montre l’immobile, où presque. Cécile est prise dans les embouteillages, la sorcellerie est une pratique immuable, les clandestins sont figés dans leur attente ou immobilisés par les forces de l’ordre, rien ne semble devoir bouger jusqu’au dénouement final.
Les personnages secondaires marquent encore plus clairement la crise identitaire de la ville. Sammy décrit par son amant tangérois comme”mi-français mi-marocain, mi-homme mi femme”. Sa compagne Nadia, avec qui il vit a Paris, a abandonné sa culture d’origine. Sa une soeur jumelle, Aïcha, est restée à Tanger, mais ne veut pas la rencontrer. Pour elles les soeurs jumelles doivent se sépare si elles veulent s’émanciper. La métaphore est évidente. La jemellité des cultures née de la colonisation, puis du protectorat, est un lien profond mais, comme le dit le titre du film “Les temps changent”...
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