Deux heures et demie sur la traque d’Oussama Ben Laden : ne comptez pas sur moi pour en dévoiler le dénouement ! Autrefois, les commandos étaient parachutés à peine munis d’un canif derrière les lignes ennemies pour s’emparer d’un objectif stratégique. Dans la guerre moderne, des supermen à l’armement ultrasophistiqué viennent massacrer un homme qui se terre au milieu des siens ; en plus, c’est une femme qui supervise les opérations !
Peu d’action, de filatures ou de poursuites mais un travail de fourmi pour recouper toutes les informations. Au milieu, deux séquences fortes se dégagent : la plus réussie est celle de l’arrivée dans un camp militaire d’un jordanien retourné par la CIA ; l’attente est dilatée à la Sergio Leone puis un nuage poudroie au loin, comme chez David Lean (« Laurence d’Arabie »)... ensuite, c’est du pur Bigelow ! Quasiment irréelle, la séquence finale d’assaut de la forteresse rappelle davantage les jeux vidéos et se termine fatalement en queue de poisson ; douze américains surarmés contre un homme seul : pas question de montrer un quelconque héroïsme ; le scénario de Mark Boal désacralise encore plus la réussite de cette mission en ajoutant des victimes civiles collatérales et des enfants affolés.
Tout le reste ne fait que relater la longue recherche pour débusquer Ben Laden, les informations extorquées ou achetées, les déductions, les doutes, les impasses aussi. La cinéaste parvient à maintenir un rythme permanent et même à injecter du souffle dans des scènes a priori peu spectaculaires par la seule mise en scène, sans recourir à un montage hyperdécoupé. De simple spectatrice au début, Maya se métamorphose sous nos yeux ; elle n’hésite pas, une fois confrontée à la dure réalité, à se salir les mains. Son interprétation transparente qui évite toutes les outrances amène doucement le spectateur à s’identifier à cette jeune femme asexuée, arrivée là par hasard (elle n’était pas "volontaire") et embarquée dans une croisade qui va remplir toute son existence. Adroitement, on nous fait sympathiser avec sa collègue-concurrente Jessica juste avant qu’elle ne périsse tragiquement.
Venons-en donc à la polémique : le film, sournoisement pro-républicain, légitimerait l’utilisation de la torture. De fait, le générique nous fait glisser comme par évidence de conversations recueillies pendant le 11 septembre 2001 à un agent de la CIA maltraitant un prisonnier. Déresponsabilisant certes : à aucun moment ni Dan ni Maya ne s’interrogent sur la moralité de pratiques pourtant interdites par les conventions internationales mais autorisées (et même encouragées) grâce aux contorsions juridiques imaginées par le gouvernement Bush. Dan conseille seulement d’éviter "le collier de chien devant la Commission d’enquête". Sinon, rien n’est caché de ces procédés dégradants, ni des "zones noires" où sont transférés les prisonniers - comme dans « Essential Killing » de Jerzy Skolimowski - ni des victimes tuées par mégarde.
En fait, ce que le film dénonce est l’hypocrisie du discours "moral" du Président (démocrate) Obama et les bureaucrates de Washington planqués derrière leurs bureaux ; la vérité appartient alors à ceux qui mettent les mains dans le cambouis, quitte à y salir leur âme. En tous cas, la réalisatrice maintient un remarquable équilibre dans les moments difficiles : les sévices, non allusifs, sont montrés dans des limites "acceptables" ; on ne s’apesantit pas sur les cadavres (à la différence du « Lincoln » de Steven Spielberg) et Ben Laden est tout juste entrevu. Les prisonniers n’apparaissent jamais déshumanisés et le film ne présente aucune complaisance pour la violence, n’hésitant pas à montrer les "dégâts collatéraux". Bien sûr, tout est vu du seul côté américain dont le bien-fondé des actions se trouve renforcé à chaque nouvel attentat contre des civils (Arabie Séoudite, Londres, Islamabad, Times Square). L’autre, qu’il soit arabe ou pakistanais (*), reste indistinct sans toutefois générer une méfiance comme dans « La chute du Faucon Noir » ou la condescendance comme dans « Argo ». En résumé, Hollywod a fait déja bien pire !
J’ai gardé le meilleur pour la fin : Jessica Chastain, évidemment, plus que jamais en course pour un Oscar ! Présente dans presque tous les plans, spectatrice des tortures puis partie prenante, obsédée par la mission qu’elle s’est fixée ("si j’ai été épargnée, c’est pour aller au bout") et qui nourrit toute son existence. Belle, mais pas trop pour rester crédible, rousse, parfois perruquée de brun ou cachée sous une burqa, elle déploie toute une gamme d’émotions avec chaque fois une grande justesse psychologique ; no sex mais aucune pudibonderie : la seule hypothèse d’une possible aventure (avec Dan) est aussitôt dégonflée. Certains voient dans son personnage de Maya un double de la réalisatrice, isolée dans un univers très masculin... mais je doute que Kathryn Bigelow veuille encore prouver quoi que ce soit : peu de cinéastes contemporains savent mieux capter l’action qu’elle !
Au total, ce « Zero Dark Thirty » (**) s’avère (au moins) aussi réussi formellement que « Démineurs » mais il explore son contexte historico-politique au lieu de s’en servir comme simple décor. Je n’en partage ni l’idéologie sous-jacente - à la différence du film, les relations entre les Etats-Unis et l’islamisme radical n’ont pas commencé avec le 11 septembre 2001 - ni la position implicite dans la querelle entre Républicains et Démocrates. On n’y retrouve pas plus la dimension humaine du « Voyage au bout de l’enfer » que la profondeur métaphysique d’« Apocalypse Now ». Mais par son rythme et son réalisme, déballant tout pêle-mêle sur la table, ce film extrêmement abouti pourra séduire l’amateur d’action comme celui qui souhaite réfléchir. Par comparaison, « Argo » n’est qu’un gentil thriller aux allures martiales, peu sujet à controverse, ce qui lui accorde probablement davantage de chances pour les Oscars ! (***) Quant à moi, je lui préfère de loin ce « Zero Dark Thirty », cinématographiquement bien supérieur et autrement plus fascinant... malgré tout !
(*) les Pakistanais conversent ici en arabe et non en ourdou, avec des locutions non usitées à Islamabad
(**) le film se nomme ainsi car l’opération finale se déroule à 0h30 "de la nuit" (il existe un deuxième 0h30, de jour, correspondant à notre 12h30)
(***) les lecteurs fidèles auront reconstitué mon pronostic (qui ne correspond pas à mes préférences) : « Argo », Daniel Day-Lewis et Jessica Chastain