Ce film est d’abord un film sur la guerre des sexes. Quentin nous replonge dans la période du scum manifesto (movement for scutting up men, pour ceux qui ne connaîtraient pas leur histoire du féminisme). Parce que même si le film nous est présenté comme contemporain par quelques messages sur portables, tout en lui sue les seventies, de la gloire du juke-box aux modèles de voitures, sans oublier l’ambiance délibérément libérée.
La vedette va à deux groupes de filles, deux groupes qui ont le monopole de la tchatche tandis que les éléments mâles sont réduits à la portion congrue. Oh bien sûr, elles ne parlent que de “tenir les mecs par les couilles” (la seule phrase qui soit commune aux deux quatuors féminins), mais c’est bien d’émasculation masculine qu’il s’agit. Emasculation tout d’abord par le refus de l’acte sexuel.
Dans le monde futile des filles à franges de la première partie du film, les filles se donnent l’air de garces mais sont encore fragiles, ne vampirisant qu’en apparence les bars miteux d’Austin où elles jouent les allumeuses à retardement et se jouent de leurs mecs au point de les féminiser tout en conservant un côté fleur bleue. Elles sont emmenées par une DJ black en voie de starisation, mais la sanction de leur naïveté sera terrible. Et sera administrée par un membre de la tribu des hommes tendance primate actif décérébré à l’ancienne.
Alors vaincues, les filles ? Que nenni.
Le second groupe de filles, en apparence plus innoffensif, partage un point commun avec le premier : le langage. Depuis Reservoir Dogs , la filmographie de Tarentino est un réservoir à verbe enrichi du quotidien se déversant au sein d’un scénario. Et nos pétroleuses en second, comme le groupe de femmes précédent, s’en donnent à coeur joie sur l’incapacité masculine, globale ou momentanée, parlent de sexe comme si celui-ci n’était qu’une marchandise qu’il s’agit de posséder aux dépens de l’autre. Et comme d’un marché en état de permanente concurrence. Cependant, sous leur apparente normalité, ces quatre là, ou plus exactement trois d’entre elles, cachent une force indestructible, la force qui fait avancer les sociétés contemporaines à l’heure du machisme dépassé. On sent bien la lassitude de Tarentino vis à vis de son propre état-civil, que soit-il dit au passage, l’auteur de ces lignes partage. Alors ces trois bougresses vont mener la lutte chevaux-vapeurs battant, et l’homme qui les combat, elles le détruiront pour finir à mains nues, image moderne et inverse de celle de l’homme de Cro-magnon tirant sa femelle par la chevelure. La modernité appartient aux femmes.
Pour sa démonstration Tarentino s’appuie sur une image qu’il s’applique à casser, comme pour imprimer les traces du temps dans sa pelliculle, comme pour nous mettre dans les conditions de projection de ces séries B d’antan, tant repassées qu’elles passaient subitement au noir et blanc, subissaient l’outrage des tâches et des rayures.
Tarantino casse donc les images qu’il fabrique. Il s’attaque aussi à notre fonction de spectateur. Copiant les séries B, il ne cache rien des ficelles qu’il emploie. Le plus intéressant, c’est qu’elles fonctionnent quand même. Le spectateur qui se sait infantilisé se prend quand même au jeu, et hurle avec les louves de la meute dans l’hallucinante course poursuite finale, jubilatoire et haletante, à la fois chef-d’oeuvre et possible enterrement du genre.
Un film de genre et un film de divertissement, certes. Un film traversé d’archétypes . Mais surtout le film d’un grand cinéaste, un film bourrasque qui emporte une adhésion joyeuse.