Panorama du cinéma roumain

lundi 7 janvier 2008.
 

En accordant la Palme d’Or à « 4 mois, 3 semaines, 2 jours », le jury du festival de Cannes 2007 a choisi de récompenser un cinéaste peu connu, Cristian Mungiu, mais aussi de distinguer un pays régulièrement cité lors des derniers palmarès, Un Certain regard pour « La Mort de Dante Lazarescu » en 2005 et « California dreamin’ » en 2007 ou bien encore Caméra d’Or pour « 12h08, à l’Est de Bucarest » (2006). Sans plus attendre, partons à la découverte de ce cinéma roumain.

Son histoire commence le 27 mai 1896 avec la projection des films des Frères Lumière à Bucarest. Si la première production, « L’indépendance roumaine », date de 1912, le cinéma ne connaît un véritable succès que dans les années 30 en s’ouvrant aux comiques populaires (Constantin Tanase dans le film sonore « Le Rêve de Tanase » ou le duo Stroe et Vasilescu, interprètes de la comédie musicale « Bing-Bang » de 1935). Signalons cependant « Une Nuit tourmentée », de Jean Georgescu (1941) tiré d’une comédie de Caragiale (un écrivain resté encore très populaire), réalisé dans des conditions extrêmement difficiles liées à la guerre mais célébré pour ses qualités de montage et d’interprétation.

Pendant la période communiste, l’industrie roumaine du film est regroupée aux studios de Buftea dits "la Nouvelle Cinecitta" ; moins cotée que ses homologues russe, tchèque ou polonaise, elle gagne cependant une certaine aura. En 1957, Ion Popescu-Gopo, fondateur de l’Ecole d’animation, remporte la Palme d’Or à Cannes avec « Brève histoire » au moment où Victor Iliu (1912-1968) réalise « Le Moulin du bonheur ». Ensuite, Liviu Ciulei reçoit le prix du meilleur réalisateur à Cannes en 1965 pour « La forêt des pendus » alors qu’émergent d’autres bons cinéastes dont Mircea Muresan (« L’hiver en flammes », « La révolte »), Mircea Veroiu (« La femme en rouge »), Dan Pita ( « Noces de pierre », 1972, « Hotel de luxe », 1992) puis Mircea Daneliuc (né en 1943, première réalisation en 1975). A côté de la production régulière de films historiques de commande ou d’adaptations littéraires sans ambition, seuls de rares films échappent au conformisme mais ils se heurtent à une censure bien plus dure qu’en Pologne (qui a permis l’émergence de personnalités comme Wajda ou Polanski...), d’où leur tendance à un certain hermétisme !

La figure la plus connue de cette période reste incontestablement Lucian Pintilie (né en 1933). Sa deuxième œuvre, « La Reconstitution », présente à la quinzaine des réalisateurs de Cannes en 1970 est censurée, comme ensuite « Scènes de Carnaval » (1980) avant qu’il ne devienne totalement interdit de travail. De retour après un long exil en France, il tourne des co-productions comme « Le Chêne » (1992), « Un été inoubliable » (1994), Trop tard » (1996), « Terminus Paradis » (1998), « L’après-midi d’un tortionnaire » (2001) (et encore « Niki et Flo » en 2003 jusqu’au récent « Tertium non datur », 2006) qui lui assurent une notoriété internationale au moment où le reste du cinéma roumain traversait paradoxalement une période difficile.

En effet, si la fin du règne de Ceaucescu amène le retour d’une évidente liberté d’expression, la difficile transition vers une économie de marché et la disparition du système de subventions déstructurent complètement la filière cinématographique. Dans les années 90, on ne tourne pratiquement plus qu’un ou deux films par an et même aujourd’hui, la production ne dépasse guère la moitié de celle des années 70 (soit une quinzaine de longs métrages). Le nombre de salles s’est effondré de 450 à environ 75 dans tout le pays (certains annoncent même le chiffre de 40 salles actives pour une population de 23 millions d’habitants !) mais le cinéma roumain survit grâce à Mircea Danieluc (« Le Seigneur Des Escargots », « Le Onzième Commandement »), Nae Caranfil (« Asphalt Tango » avec Charlotte Rampling, « Dolce Farniente » avec François Cluzet) , Radu Mihaileanu (« Trahir », « Train de vie », avant qu’il ne réalise sous les couleurs françaises le celèbre « Va, Vis et Deviens » césarisé en 2005) ou encore Nicolae Margineanu (né en 1938). Alors qu’un réseau de distribution privée diffuse surtout des films à grand spectacle étranglant les rares initiatives locales, les coproductions avec l’étranger deviennent des planches de salut et il faut noter le courage et la clairvoyance des partenaires français qui ont permis d’aider des cinéastes roumains à glaner plusieurs récompenses, comme Mircea Danieluc ("Le Lit Conjugal" primé à Toronto) ou Nae Caranfil (« Philanthropique » distingué au Festival de Paris en 2002).

Sur ce terreau est apparue tout récemment une génération nouvelle de cinéastes, "les jeunes gens en colère", tous adolescents ou jeunes adultes à la mort de Ceaucescu et nourris à l’atroce télévision locale, aux diverses productions américaines ainsi qu’à la filmographie d’Alain Delon (dixit Cristian Mungiu !). A la différence de la « Nouvelle vague » française, ils ne se revendiquent d’aucun maître à penser et se déclarent dépourvus de repères cinématographiques (on pense a contrario à André Bazin et aux écrits critiques des Godard, Truffaut, Rohmer, Rivette...). S’il existe une longue tradition de cinéma en Allemagne, une véritable école de réalisateurs en Argentine, un soutien politique fort en Corée du Sud ou en Israël, rien n’explique donc l’éclosion actuelle de cinéastes talentueux en Roumanie. Outre l’âge, on pourrait leur trouver quelques points communs :

-  un goût pour le minimalisme (voire un certain misérabilisme) qui s’accorde avec la minceur des budgets alloués. Rappelons que « 4 mois... » n’a coûté que 700000 euros quand le budget moyen d’un long métrage français dépasse 3 millions d’euros,

-  la volonté de traduire sur grand écran des « tranches de vie » dans un langage direct, honnête et vrai ; on se méfie de l’Histoire avec un grand H, on n’y retrouve pas de véritable héros et la plupart des scénarios se déroulent en banlieue, ce qui rapproche ce cinéma du néo-réalisme italien de l’immédiate après guerre,

-  un humour sous-jacent volontiers sarcastique, une lucidité ravageuse et tragique qui irrigue également la littérature roumaine (Tristan Tzara, Eugene Ionesco, Emil Cioran, Mihail Sebastian...).

On voit donc qu’il s’agit bien plus d’une génération spontanée que d’une école. Confrontés aux mêmes problèmes de financement, ces cinéastes cumulent fréquemment les fonctions de réalisateur et de producteur. « Eduqués » par l’époque Ceaucescu à se débrouiller avec peu, ils jouent leur survie à chaque nouveau film car la faible couverture nationale les oblige à chercher la consécration lors des festivals internationaux. Ils y arrivent avec cette authenticité qui manque à tant d’autres réalisations et qui trouve des similitudes chez des auteurs comme Cassavetes, Weiseman, Pialat ou Depardon. Témoignage concret de leur solidarité, le succès actuel leur a permis de faire évoluer la législation roumaine en assainissant le système de financement du cinéma et en y favorisant la réinjection d’argent public. Quelques noms semblent actuellement se détacher :

* Après un premier essai reussi, « Le Matos et la thune » en 2001, le second long métrage de Cristi Puiu (né en 1967), « La Mort de Dante Lazarescu », réalisé grâce à un apport personnel de Lucian Pintilie, a annoncé véritablement ce renouveau en remportant de très nombreux prix en 2005 (Quinzaine des réalisateurs, festival Alba Regia de Hongrie ou festival international de Transylvanie). Mêlant humanité et humour noir, l’agonie épique entre un appartement de la banlieue de Bucarest et un lit d’hôpital de Dante Lazarescu, parfait anti-héros, dépeint une société en pleine décomposition. Bien qu’il ait conquis les critiques (2h35 de caméra au poing montées à la serpe), le film n’a eu ni les moyens ni le temps de trouver son public en France (seulement 30 copies et une sortie inopportune). C’est en théorie le premier volet des « Six histoires des banlieues de Bucarest » annoncées par le réalisateur.

* Caméra d’Or 2006, Corneliu Porumboiu (né en 1975) s’est appuyé exclusivement sur du sponsorat privé pour réaliser son « 12:08 à l’Est de Bucarest », farce dépressive et sardonique sur le bilan moral de la chute de Ceaucescu en 1989 ; à cette minute précise, où était réellement le professeur qui se présente sur le plateau d’une télévision locale comme un héros de la révolution : sur la place de la mairie à risquer sa vie ou, comme d’habitude, dans un bar de la ville ? Et l’on constate avec amertume que les vieux réflexes de délation n’ont pas disparu avec le communisme.

* Ancien assistant de Bertrand Tavernier sur « Capitaine Conan » (1996) et de Radu Mihaileanu, réalisateur en 2002 d’un premier long métrage remarqué, « Occident », Cristian Mungiu (né en 1968) obtient la consécration suprême à Cannes en 2007 pour « 4 mois, 3 semaines, 2 jours » entièrement financé sur fonds publics. Film aux multiples facettes, je préfère vous renvoyer à l’article et aux contributions des lecteurs parus dans la rubrique « Nos critiques ».

* En ce début d’année 2008 sort sur nos écrans français le prix Un Certain regard à Cannes : « California dreamin’ », premier et hélas dernier long métrage de Cristian Nemescu (on lui devait aussi un moyen format, « Marilena de la P7 »), mort le 24 août 2006 dans un accident de voiture alors qu’il terminait le montage.

* Citons enfin d’autres noms moins connus à ce jour : Catalin Mitulescu (né en 1972, « Comment j’ai fêté la fin du monde »), Titus Munteanu (« Le papier sera bleu »), Peter Calin Netzer (« Maria ») ou encore Ruxandra Zenide (« Ryna », coproduit avec la Suisse et distingué aux festivals de Genève, Cottbus, Mannheim-Heidelberg et Bordeaux).

A côté de toutes ces réalisations, il convient d’indiquer que la Roumanie sert fréquemment de lieu de tournage à des productions prestigieuses, comme la version cinématographique de « Jacquou le croquant » (par Laurent Boutonnat) et que Francis Ford Coppola y a tourné « Youth Without Youth », L’homme sans âge, une adaptation de Mircea Eliade.

Si tout porte à croire que les prochains films roumains bénéficieront d’une meilleure couverture médiatique, un gros travail de redécouverte reste à accomplir. Puissions-nous dans le cadre de programmations yonnaises y apporter une modeste contribution !

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