Les responsables de la région Nord-Pas de Calais peuvent se frotter les mains. Ils se verront bientôt rembourser les trois cent mille euros d’avance sur recette qui étaient conditionnés au succès de Bienvenue chez le Ch’tis, le deuxième film de Dany Boon. Et les six cent mille euros de subventions se résumeront bientôt à quelques dizaines de centimes d’euros pour une campagne de publicité (pardon, de communication) subie avec bonheur par ceux qui s’y sont eux-mêmes invités en allant au cinéma.
Jusqu’à présent joyeux soutien masochiste de films déployant à l’envie tristesse des corons et misère sociale*, la région, en aidant les desseins du comique aux oreilles en feuilles de chou, a en effet réussi un joli coup. L’auteur de cet article, refoulé par la cohue, par deux fois, aux portes des salles obscures, peut, ami lecteur, en attester. Plus qu’Astérix, plus que les Bronzés, Bienvenue chez les Ch’tis séduit un vaste public populaire.
Ce succès est-il mérité ? Quel type d’humour fait ici recette ? Cèderez-vous, vous aussi, ami lecteur, à la Ch’ti-mania ?
Répondons d’abord, si tu le permets, ami lecteur, à la seconde question.
Le film fonctionne selon les recettes de l’humour régionaliste. Le principe en est simple et universel. Le Basque se moque de l’Auvergnat. L’Auvergnat se moque du Breton...Le Parisien se moque des provinciaux. La France entière se gausse des Parisiens. Tous les Français se moquent du Belge. Les Belges nous le rendent bien.
Habitant sous le soleil de Salon de Provence, Philippe Abrams (Kad Merad, convaincant), suite à une magouille ratée pour se faire muter sur la Côte d’Azur, se voit sanctionné (« -je suis viré ?-Pire, muté ! ») par un départ forcé au pays des beffrois. Après-ski aux pieds et mort dans l’âme, il obtempère. Puis apprend vite à apprécier les gens du cru, s’adapte. Mais continue à faire croire à sa femme qu’il vit un calvaire.
Celle-ci vient le voir, et c’est avec l’aide de ses nouveaux copains que Philippe organisera à son intention une peinture cauchemardesque de son nouvel environnement, matiné d’arriération mentale et de paupérisme criminogène.
La grande force du film,est là, dans cette trouvaille qui permet non pas d’enfermer les personnages dans une caricature stupide, mais au contraire de faire jouer les gens du Nord avec leur propre représentation. En ouvrant ainsi la situation, Dany Boon fait plus subtil que Borat dans l’humour régionaliste, évite la facilité. Et le pire.
L’humour déployé est attrappe-tous-publics. De one-man-show en one -man-show, l’auteur a rodé sa connaissance du spectateur, et frappe tous azimuts pour n’oublier personne. On passe donc sans transition du meilleur (Philippe Abrams cherchant sa route sous des trombes d’eau, la radio hurlant « avec la mer du Nord » de Jacques Brel) au pire : les momments où Dany Boon « en rajoute » par trop . Tout cela est affaire de goût, et il y en a pour tout le monde.
Le résultat est là : la salle rit. Les ados devant moi se gondolent, un public plutôt âgé à ma droite est saisi de plusieurs crises de fou rire. Et les gens sortent ravis d’avoir passé un bon moment, le diront à leurs amis qui viendront voir le film.
Passons à la seconde question : ce succès est-il mérité ? Permettez-moi une réponse en deux temps, amis lecteurs.
Si l’on considère ce film en tant qu’objet cinématographique, il n’offre vraiment que peu d’intérêt. Jamais, voilà le drame, la caméra ne se met au service du comique, jamais ce n’est elle qui déclenche le rire ou l’action, tout est filmé à plat. Le film n’use pas de la possible force de son scénario, ce ne sont jamais les images qui font mouche, mais les paroles (une exception notable toutefois, une très belle déclaration d’amour aux architectures du nord faite en beffroi). De ce point de vue, Bienvenue chez les ch’tis se résume à un copié-collé de sketches rodés, dont « la baraque à frites » serait l’archétype. Dany Boon, malgré sa bonne volonté évidente, manque d’expérience, et le talent du comique n’implique pas celui du réalisateur. Dommage !
Cependant, et même si le film tient plus de la série de sketches filmés que du cinéma (après tout le théâtre filmé a ses adeptes, et présente souvent les mêmes défauts), il a plusieurs mérites. Le premier, c’est de suer la bonne intention plus que le mercantilisme dégoulinant. Le second, c’est d’authentiquement faire rire de Dunkerque à Salon de Provence, d’un rire qui n’est humiliant pour personne, même quand il est lourd.
Alors, en ces temps moroses, ne soyons pas surpris qu’il fasse un succès, simple confirmation d’une vérité connue de tous : le spectateur aime rire, et si on lui en offre l’occasion, il rit de bon coeur. Et plutôt que de faire la fine bouche, posons-nous une question simple devant ce franc succès : comment se fait-il que tant de comédies françaises, dont certaines se veulent pourtant plus huppées, ne provoquent que rarement le rire du spectateur ?
Dany Boon a encore beaucoup à apprendre pour devenir un réalisateur de cinéma. Mais peut-être les comédies françaises ont-t-elles quelque chose à apprendre du succès de « Bienvenue chez les Cht’is ».