Bon à rien (Rokudenashi )

De Kijû Yoshida, Japon, NB, 1960, 1H28.
mercredi 11 juin 2008.
 

« Jeunesse et frustration : ces mots, à l’époque, étaient plutôt ressentis comme stupides. C’est ce sentiment que j’ai ici tenté de décrire. Refusant les « mots morts » du cinéma, officiellement agréés sous prétexte qu’ils étaient précisément ceux du cinéma, et quitte à m’écarter de ce que l’on décrivait justement comme « du cinéma », j’ai voulu que mon premier film repose, de bout en bout, sur un vocabulaire qui me soit propre ». Kijû Yoshida.

Malgré cette volonté du réalisateur, Bon à rien, qu’il serait plus judicieux de traduire aujourd’hui par racaille, est un film plein d’influences.

Celle de Nagisa Oshima tout d’abord, puisque le film reprend l’argument de l’excellent Contes cruels de la jeunesse, réalisé en 1960 également, et où joue aussi Yusuke Kawazu. Dans le film du réalisateur de l’Empire des sens, une adolescente un peu perdue, à la recherche d’expériences nouvelles, fait la connaissance d’un jeune homme nihiliste, quitte sa famille pour lui. Dans celui de Yoshida, c’est la secrétaire d’un grand groupe industriel qui se laisse séduire par l’un des membres du groupe d’oisifs que réunit autour de lui le fils du patron. Un groupe de jeunes qui traîne son ennui d’après-midis alcoolisés en plages à la mode.

Celle de la nouvelle vague ensuite. Qu’il assume *. Et développe dans le final du film, évident hommage pour A bout de souffle de Jean Luc Godard. Comme Oshima, Yoshida s’inspire de la nouveauté du ton, du renversement des codes. Ose la caméra à l’épaule, les cadrages inusités, le tournage en pleine rue. C’est la jeunesse de l’après Hiroshima et Nagasaki qui se lève, ose montrer le malaise de la jeunesse, son manque d’idéal dans la société nipponne de l’après guerre. Dans cette course où la solution à tous les maux se cherche dans l’accès au consumérisme, le film eut un retentissement provocateur, bien difficile à imaginer pour le spectateur occidental de l’après 2000.

Petite musique jazzy et aigre douce, valse à trois temps autour d’une trame crapuleuse, d’un mélodrame amoureux, de la vivacité d’un regard critique et social, Yoshida n’en est qu’à son premier film. Son audace grandira et son oeuvre deviendra plus personnelle encore. Toutefois Bon à rien reste aujourd’hui, outre un témoignage intéressant sur la conjonction de perception entre les jeunesses du monde en 1960 (conjonction prouvée en 1968), un film attachant où s’annonce la beauté formelle des oeuvres futures.

* J’ai réalisé mon premier film en 1960. À cette époque, au Japon, il y avait beaucoup de contrôles, d’empêchements, de restrictions dans le cinéma des studios. Il va sans dire que j’ai été très influencé par la Nouvelle Vague française, surtout concernant la possibilité de l’indépendance du cinéma par rapport au commerce et aux règles des studios. Yoshishige YOSHIDA, en réponse à un « Questionnaire » in Cahiers du Cinéma Hors-Série, décembre 1998.
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