Plastiquement superbe, Antichrist est un film en forme de thérapie tourné par un cinéaste en dépression, dépression qu’il revendique pour expliquer sa démarche.
Le cinéaste a du du talent, la chose est connue. Et Antichrist ne vient que confirmer cette évidence. Premières images noir et blanc sublimes en apesanteur d’enfance et en force tendre d’amour physique. Nus revisitant Jérome Bosch. Le prologue et l’épilogue, où le noir et blanc muet, sublimé des accords splendides de Haendel plonge dans un univers d’une tendresse et d’une dureté infinie à la fois, méritent à eux seuls amplement le prix du billet. Anthony Dod Mantle, directeur de la photographie sur Dogville et Manderlay, y crée avec Lars Von Trier un univers onirique et rude, des instants particuliers et tout à fait remarquables.
C’est entre les deux que les choses ne répondent pas aux espérances.
Un homme et une femme, habités de la douleur de la perte d’un enfant, s’isolent dans une maison en forêt. Leur humeur sombre, plongée dans la forêt sombre, donne lieu à quatre épisodes : les trois piliers du deuil que traverse le couple : pain, grief, despair (douleur, deuil, désespoir), le quatrième ayant l’honneur et l’avantage de regrouper les trois arguments précités.
Le sujet pour être ancien est passionnant. Les noces d’Eros et de Thanatos sont un sujet classique inépuisable. Les expérimentations de Lars von Trier font mouche. Utilisation détournée du film d’horreur, distorsions dans l’image et dans le son, allégories proches de l’univers des contes et nourris de peinture symboliste, animaux signifiants et parlants (« Chaos reigns » annonce le renard dans la forêt avec une voix de loup), le cinéaste réussit à figurer la folie engendrée par la douleur. L’accusation de misogynie ne tient pas, le personnage joué par Willem Dafoe est insupportable, Charlotte Gainsbourg, malade, n’est pas censée représenter un quelconque éternel féminin, même si le graphisme du générique mêle maladroitement le T d’Antichrist au symbole féminin, et si le fantasme de la sorcière moyen-âgeuse rôde dans la forêt d’Eden où les héros du film s’oublient au monde et à eux-mêmes.
Le fait qu’ « elle » écrive une thèse sur la persécution des femmes, amène l’homme à comprendre lors de sa "thérapie" que pour elle, les femmes furent justement poursuivies car elles portaient le mal ultime en elles, et c’est ce fondement de l’esprit catholique dont nous sommes toujours victimes dont Lars von Trier explore les conséquences. Le mal est donné avant. Nulle rédemption n’est possible. Nous sommes tous porteurs des tares originelles que la religion nous a fait endosser. Nulle rédemption n’est possible. N’enfilait-elle pas les chaussures de l’enfant à l’envers, ce dont il se rend compte après coup ?. Le combat à mort s’engagera, Lars von Trier nous montrera les deux personnages comme pervertis et malsains, ne fera aucun cadeau au spectateur, rendra volontairement insoutenable son film.
Les acteurs sont très bons, même si, désolé d’aller contre l’opinion générale, le prix d’interprétation de Charlotte Gainsbourg me paraît plus être compensatoire des affres subies au long du tournage que dû aux facettes du talent qu’elle exprime ici, son jeu ne variant guère au long du film.
Une telle avalanche de compliments mérités t’entraîne donc, ami lecteur, à te poser avec agacement la question suivante : mais qu’est-ce qui cloche donc dans ce film ?
Eh bien sans doute, paradoxe, le fait que Lars Von Trier ne se lâche pas assez. Il aurait pu nous livrer le dernier grand film surréaliste en se laissant aller à ses fantasmes sans plus de commentaires, faire un film d’une facture nouvelle en s’immergeant totalement dans l’univers du conte, créer le renouvellement du film de genre en se déterminant totalement du côté du film d’horreur.
Au lieu de cela, il se livre à une critique à trois francs six sous des théories freudiennes * : Les rêves n’intéressent pas la psychologie moderne, Freud est mort, non ?, nous inflige un thérapeute refusant les médicaments et le médecin, soignant par la respiration et les méthodes de charlatan usuelles, se refusant à faire l’amour avec sa femme-amante-patiente comme s’il se prenait pour un psychanalyste, se réfugie dans le ténébreux qui sait tout et vous guérit par son arrogance mâle d’un coup de regard qui sauve. Complètement plombant pour le scénario.
Quand arrive la grande scène gore de la quatrième partie, le spectateur déjà contrit a bien du mal à supporter l’avalanche de douleur physique qui étreint l’écran durant une vingtaine de minutes.
Alors que penser de cet Antichrist ? D’abord qu’il résume bien la problématique générale de la filmographie de Lars Von trier, cinéaste " égoïste" qui ne fait pas du cinéma pour le spectateur mais pour exorciser ses propres fantasmes. Luxe que l’on permet à l’écrivain, plus difficilement au cinéaste. Surtout lorsqu’il a tôt reçu dans sa carrière une palme.
Lars von Trier, malgré une forme de cynisme, malgré son désespoir, propose un film souvent insupportable mais parfois superbe. Un film brutal, agaçant, riche, raté mais aussi terrible et épuré. Un film sur lequel il vaut mieux se faire une opinion soi-même, pour peu que l’on soit, cependant, doté d’une endurance cinématographique suffisante pour beaucoup endurer avant de parfois déguster...