Bright star

De Jeanne Campion, Australie, 2010. 2H.
vendredi 8 janvier 2010.
 

Disparaître loin, m’évanouir, me dissoudre et oublier

Ce que toi, ami des feuilles, tu n’as jamais connu,

Le souci, la fièvre, le tourment d’être

Parmi les humains qui s’écoutent gémir.

Ode à un rossignol, traduction Alain Suied

Les sentiments portés au paroxysme sont la grande affaire de Jane Campion, seule femme à avoir reçu la Palme d’or pour La Leçon de Piano (1993). Le reste de sa filmographie Sweetie (1989), Un ange à ma table (1990), Portrait de femme (1996), Holy Smoke (1999) ou In the cut (2003) témoigne de ce souci constant d’interpeller les rapports humains avec une vision forte et féminine.

Difficile tâche à priori que celle que s’était fixée Jeanne Campion : retranscrire au cinéma l’amour passionné du poète John Keats pour Fanny Brawne. Parler de poésie au cinéma est gageure (François Villon par Reggiani chez Zwoboda, kitschou, Musset chez Diane Kurys, catastrophique, Rimbaud et Verlainechez Agnieszka Holland avec DiCaprio, mauvais). Parler de la vie amoureuse du plus sensible et du plus liquide des poètes, incompris de son vivant, et dont la vie poétique n’aura duré que cinq ans, de 1816 à 1821 . Evoquer celui qui aura exploré toutes les formes poétiques, de l’ode au sonnet, avec une fulgurance et une ferveur dans la quête qui tenaient à ce temps qu’il savait lui étre compté. Parler d’un amour platonique en un temps dont les moeurs paraissent surannées, où les petites soeurs en collerettes et dentelles chaperonnent l’ainée.

Fidèle à sa façon comme à son identité, Jeanne Campion choisit de nous parler de cet amour au travers du regard de la femme, au travers de Fanny Brawne, promise à de riches prétendants et à un mariage de raison, et qui aima follement en secret cette étoile filante érudite mais sans famille, désargentée et magnifique et lui disait : Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois étés. Qui mourra de tuberculose à vingt-cinq ans en 1821.

Contournant avec habileté les lourdeurs du film d’époque aux décors qui surjouent, Jane Campion fait essentiellement se mouvoir l’intrigue en extérieurs, retranscrit une nature filmée au plus près, à la façon du Lady Chatterley de Pascale Ferran, avec lequel le film a de notables similitudes.

Le titre vient d’un poème de la fin de la la vie de Keats Brillante étoile ? Que ne suis-je comme toi immuable... Encore son souffle entendre, tendrement repris /Et vivre ainsi toujours et défaillir dans la mort.

Ce souffle, cette force des sentiments, la comédienne Abbie Cornish en restitue la puissance sans chercher à s’en protéger. C’est elle qui est l’énergie physique du couple. Son partenaire, Ben Whishaw, rend la matérialité du couple fort convaincante.

Les critiques dont le film a parfois été l’objet tiennent à ses qualités esthétiques manifestes. Balançoires en jardins anglais, arbres printaniers ou hivernaux, lumières crues et vives, clair obscurs et contre-jours, lumières irisées voluptueusement travaillées, le film possède une qualité photographique rare, c’est d’évidence. La musique superbe, chant des violoncelles et mélodies de piano, colle à son époque.

Le tout peut donc donner au premier abord une impression de convenu, de formel. Mais cette critique ne tient pas car cette forme est justement choisie pour évoquer un monde de conventions, un monde où l’effleurement d’une main est déjà une étreinte.

Le sujet parut peu commercial au producteur. Il ne l’est pas. Et le film ne sera probablement reconnu pour ce qu’il vaut que dans quelques années, tant il se soucie peu de la mode.

Jane Campion est une réalisatrice admirable. Son montage élégant, tout en ellipses évite toute mièvrerie comme toute caricature. La rencontre des deux amoureux, elle au sortir de l’enfance, lui déjà cerné par le temps ( Je sens les fleurs pousser sur moi) n’est pas sans difficultés , il la trouve effrontée et frivole, elle attend et elle coud. Mais tout se construit sous nos yeux dans la précision et l’onirisme, dans le romantisme et la singularité. Rêve d’absolu, désir, passion.

J’ai aimé le principe de beauté en toute chose affirmait John Keats. Jeanne Campion ne fait pas autre chose, elle qui aura réussi à retranscrire en images animées la magie des mots du poète, qui de surcroît sont ici souvent à entendre, instants de grâce*. Des mots qui comme le film étaient à la fois corsetés de grammaire et d’une infinie liberté.

Une oeuvre que tous les hommes amoureux peuvent offrir à leur dulcinée le temps d’une soirée.

Un film d’exception que le temps bonifiera et que tous les romantiques apprécieront.

* Là aussi, et comme souvent, la V.O., emblème du blog, est indispensable. Magie du cinéma, entendre la fluidité et la musique du verbe, et se voir en dessous et simultanément offrir la traduction , quel bonheur !
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