Né à Paris en 1937, critique aux Cahiers du cinéma de 1956 à 1965, Luc Moullet est un inclassable du cinéma français. Campant hors des styles convenus et des écoles, il est également, dans la grande tradition burlesque, souvent acteur de ses propres films.
Luc Moullet est un arpenteur des genres cinématographiques. Science-fiction exceptée, il les a tous pratiqués (western, comédie, burlesque, fiction, documentaire, autobiographie, film à costumes, film policier, , cinéma-vérité, film politique, film de femme, téléfilm). Et utilisé tous les métrages, du très court au long.
Dans une carrière de cinquante ans pour une quarantaine de films, il aura réussi de notables exploits : avoir fait tourner Samuel Fuller et le discret Eric Rohmer (Brigitte et Brigitte), avoir été le premier à parler de la malbouffe à une période où cela ne rapportait pas encore, produire Nathalie Granger, un des meilleurs films de Marguerite Duras, partager avec Erich Von Stroheim et Nicholas Ray la qualité de filmeur des roubines.
Dans une filmographie aussi abondante , dont la plus grand dénominateur commun est sans doute la capacité à provoquer le rire, qu’il nous soit permis ici de retenir quelques oeuvres (celles dont nous ne parlons pas, confessons-le c’est parce que nous ne les avons pas vues...).
Commençons par Brigitte et Brigitte. 1966. Deux jeunes provinciales, dans une gare, s’aperçoivent qu’elles portent des vêtements identiques, possèdent les mêmes sacs de voyage, viennent toutes les deux poursuivre leurs études à Paris et portent le même prénom : Brigitte . Un amour et des examens les séparent, mais Luc Moullet fait déjà preuve d’auto-dérision : le film brocarde la cinéphilie et les milieux cinéphiles. De façon si drôle que l’auteur de ces lignes pardonnera à Luc Moullet d’avoir choisi L’Avventura d’Antonioni pour la scène des spectateurs endormis.
Après Une aventure de Billy the Kid (voir notre critique), vient Anatomie d’un rapport (1975). Luc Moullet n’a pas d’argent, il choisit donc le film le moins cher possible : deux acteurs, lui et sa femme, une chambre. Elle n’a plus envie, lui si. Chacun s’attarde sur ses positions, si l’on peut dire, avec honnêteté vis-à-vis de son conjoint. Lui à l’élégance de ne toujours faire rire qu’ à ses dépends par son obstination masochiste, et son corps gauche. Un film très particulier, débordant d’humour et d’attentions.
Attardons nous ensuite sur Genèse d’un repas (1978). Après une démonstration de nutrition à base d’œufs, de thon en boîte, et de bananes, Luc Moullet explore la traçabilité, comme on dit depuis, de ces produits. Responsables de supermarché, grossistes, importateurs, industriels, ouvriers, paysans sont soumis à la question pour tenter de nous faire savoir ce que nous mangeons réellement. Un film souvent copié depuis que le sujet est revenu à la mode. Un seul film sérieux et drôle de Luc Moullet, une charge précise et nette qui appartient au meilleur du documentaire français, le contrepoint d’Un steack trop cuit, son premier court. Qui réalisait lui l’exploit de montrer deux personnages se tenant dos à dos avec un champ-contrechamp).
S’ensuit Barres, un court de quatorze minutes désopilant sur la façon de passer les tourniquets de métro quand on n’a pas de ticket (1984).
La Bibliothèque du centre Pompidou lui commande ensuite un film sur la modernisation des bibliothèques, La valse des média.
La même année, en 1987, il réalise La comédie du travail. Son film le plus ouvertement politique. Cette satire de la « valeur travail », proche des conceptions d’un Lafargue, démontre avec une ironie teintée d’anarchisme que la journée d’un chômeur est plus éprouvante que celle d’un salarié. Et fait mouche. Il reçoit en 1987 le prix Jean Vigo. Nul film ne pouvait mieux le mériter par son esprit.
En 1989 Les sièges de l’Alcazar, moyen métrage, évoquent le métier de critique aux « Cahiers du cinéma », et un impossible amour avec un critique de Positif.
En 1993 c’est Parpaillon, randonnée cyclotouriste en fait nommée Parpaillon ou à la recherche de l’homme à la pompe Ursus d’après Alfred Jarry. L’ascension du Mont Parpaillon par des cyclistes permet de scruter avec un talent d’entomologiste une micro-société. L’amour, la tricherie, l’argent, rien n’échappe à l’oeil acerbe de Moullet dans cette réalisation qui mêle deux cent cyclotourises et des acteurs . Un film loufoque et extravagant qui est sans doute celui de Moullet qui est le plus proche de l’univers de Tati, grâce en grande partie à une bande-son très travaillée. Et la géographie de Moullet l’arpenteur est toujours là avec ce col mythique pour les amoureux de la nature. A la limite des Alpes de Haute Provence et des Hautes Alpes, il culmine à 2637m sur une crête séparant la vallée de la Durance et celle de l’Ubaye. Non goudronné à cause de la préférence qui fut donné au col de Vars, il est le dernier témoin de ce que pouvait être un grand col alpin avant l’ère de l’automobile.
Ensuite, après nous avoir fait visiter une ville de Foix inconnue en 1994, Luc Moullet réalise Les naufragés de la D17. En pleine guerre du golfe, il utilise ses chers paysages de Majastres (18 habitants) pour y enchâsser un japonais, un champion de rallyes et sa copilote, deux astrophysiciens, un escadron de militaires à la recherche de Saddam Hussein, un berger et ses moutons, une équipe de tournage et un japonais. Des personnages cassés, dont un Matthieu Amalric formidable, que Luc Moullet amène au bout de leurs propres limites.
En 2005, c’est Le prestige de la mort avec Bernadette Lafont, où dans un scénario similaire à celui de Profession reporter (on a beau se gausser d’Antonioni), notre héros joue à la double identité. Rapidement incapable d’orchestrer le plan machiavélique qu’il a ourdi, Moullet se tourne encore une fois lui-même en dérision , évoquant ses difficultés à obtenir des budgets.
Durant toute ces cinquante années Moullet va au bout de lui-même, donne de lui même, ne se fie qu’à ses propres lieux et références. Moullet est un obsessionnel, un intransigeant, un faiseur de films qui ne se préoccupe ni du succès ni des modes. C’est un artisan du cinéma qui fait du sur-mesure, pas du prêt à porter. Au moins ses films ont-ils toujours une saveur unique. Seul vrai descendant de Tati avec son quasi homonyme Mourret, trublion sympathique et drôle, ce forban des salles obscures n’a pas fini de nous étonner.
1960 : Un steak trop cuit
1961 : Terres noires
1962 : Capito ?
1966 : Brigitte et Brigitte
1967 : Les Contrebandières
1971 : Une aventure de Billy le Kid
1975 : Anatomie d’un rapport
1978 : Genèse d’un repas
1981 : Ma première brasse
1982 : Introduction
1983 : Les Minutes d’un faiseur de film
1983 : Les Havres
1984 : Barres
1986 : L’Empire de Médor
1987 : La Valse des médias
1987 : La Comédie du travail
1988 : Essai d’ouverture
1989 : Les Sièges de l’Alcazar
1990 : La Sept selon Jean et Luc
1990 : AERROPORRRT D’ORRRRLY
1991 : Cabale des oursins
1993 : Parpaillon
1994 : Foix
1994 : Toujours plus
1995 : Imphy, capitale de la France
1996 : Le Ventre de l’Amérique
1996 : L’Odyssée du 16/9ème
1996 : Le Fantôme de Longstaff
1997 : Nous sommes tous des cafards
1998 : ...Au champ d’honneur
2000 : Le Système Zsygmondy
2001 : Sans titre
2002 : Les Naufragés de la D17
2005 : Le Prestige de la mort
2006 : Le Litre de lait
2006 : Quelques gouttes en plus
2007 : Le Prestige de la mort
2007 : Jean-Luc selon Luc
2009 : La Terre de la folie
Jean-Paul Combe, Hervé Guitton lui ont consacré un livre en 1993 : Luc Moullet, le contrebandier.
Gérard Courant lui a consacré un documentaire de 55m,, L’homme des roubines, en 2000.