Lors du dernier Festival de Cannes, le délégué général Thierry Frémaux rappelait tout l’intérêt dans une compétition ouverte de films "fédérateurs" pour le public, quitte à passer pour des repoussoirs. C’est donc devant une assemblée mi-scandalisée, mi-enthousiaste que « Kinatay » a obtenu le prestigieux Prix de la mise en scène.
Huit films en quatre ans ; le réalisateur philippin Brillante Mendoza tourne dans l’urgence et avec des moyens minimaux des œuvres brutes qui rappellent un peu le néo-réalisme italien. Après « John John » et « Serbis » qui abordaient déjà la marchandisation du corps mais à travers d’autres questions, il choisit cette fois un genre nouveau pour lui : l’horreur. Avec un début un peu laborieux, moins tonique que dans ses réalisations précédentes, « Kinatay » construit en fait un piège qui met une trentaine de minutes à se refermer sur le spectateur.
Peping, jeune élève d’une école de police, va se marier. Dans la journée, il suit ses cours et un professeur lui demande si pour regarder un crime, il vaut mieux être dehors et regarder dedans ou être dedans et regarder dehors. Plus tard, en se rendant à la mairie, il croise un homme juché en haut d’une enseigne publicitaire qui menace de se suicider ; tous les reporters sont là, interrogeant la mère éplorée du désespéré. Après la cérémonie du mariage et le repas, les problèmes d’argent réapparaissent et Peping accepte une mission rémunératrice proposée par un de ses amis.
Dès qu’il s’assoit sur le siège du van, il se retrouve piégé... tout comme le spectateur obligé d’opter pour :
l’ennui d’avoir à passer une demi-heure bloqué à l’arrière d’une camionnette (claustrophobes s’abstenir)
le malaise d’être enfermé avec une poignée de malfrats et une junkie prostituée mauvaise payeuse, enlevée et battue jusqu’à agoniser sur le plancher
la sidération par cette atmosphère qui alterne les éclairages urbains et les zones d’ombre, les silences oppressants, les gémissements de la fille et une musique métallique hypnotique
la fascination devant la maîtrise technique époustouflante (images, sons, lumières, direction d’acteurs...) dont fait preuve le réalisateur.
Nous voilà plongés dans l’horreur ; pas le gore dont on rit sous cape (encore qu’il nous en donne quelques morceaux et le film frôle alors le voyeurisme) ; non, l’horreur vraie, poisseuse, qui vous colle à l’âme et vous désagrège. A plusieurs reprises, Peping manque de s’enfuir : une pause pipi, un détour pour faire des emplettes ; avec quelle intensité nous apparaît sa faillite morale quand le bus démarre finalement sans lui ; docile, Peping retourne assister passivement à la fin du "massacre" (c’est la signification de Kinatay en philippin).
On pourrait croire le pire derrière nous mais que font les violeurs, les assassins, une fois leur forfait accompli ? Ils vont tranquillement manger en discutant de leurs petits problèmes, hésitent entre un plat de nouilles et un mets plus consistant ! Le réalisateur nous amène alors au bord extrême du dégoût, nous ayant montré en passant l’atmosphère grouillante des mégalopoles du tiers-monde, l’omniprésence policière aveugle, les médias qui se détournent des vrais problèmes, la déliquescence d’une société qui a perdu tout repère.
Quand la misère des bidonvilles est choisi comme décor à de gentilles fictions, quand le massacre d’humanoïdes bleutés sert en fait à magnifier les prouesses techniques dont l’homme est capable, le choix du Jury de Cannes paraît aussi judicieux que courageux. Mendoza nous enfonce la tête dans la barbaque, le sang et les vomissures sans nous offrir la moindre planche de salut, un discours un brin moralisateur, quelque chose de beau auquel se raccrocher. Aucun doute, « Kinatay » est un grand film, mais on se demande bien à quel ami le conseiller !