Voilà longtemps que je n’étais parti voir un film d’Eastwood avec une telle appréhension : l’histoire est archi-connue (l’équipe d’Afrique du Sud gagne la Coupe du Monde 1995), reconstituer un match de rugby de haut niveau s’avère une tache délicate et les bons sentiments vont pulluler alors que le grand Clint excelle justement dans le secret et l’aigre-doux.
Par une alchimie inexplicable, le film accumule tous ces écueils pour en sortir miraculeusement indemne ! Malgré des caméras placées au cœur de l’action, la représentation du rugby est cependant moins convaincante que celle de la boxe dans "Million Dollar Baby". Matt Damon, qui n’a pas tout à fait la musculature d’un troisième ligne, campe pourtant un François Pinaar très crédible, surtout hors du terrain quand il devient "le capitaine des âmes" de son équipe.
Quant à Morgan Freeman, remarquable dans un rôle qui lui tenait visiblement à cœur, son interprétation parvient à recréer, dans la voix et les postures, une image très fidèle de Nelson Mandela tout en imposant un personnage mû par une force intérieure invincible qui a résisté à vingt sept années de prison, une vie familiale difficile et des soutiens politiques assoiffés de revanche après trois siècles de ségrégation.
Le film échappe à la tentation du biopic et de l’hagiographie en s’intéressant beaucoup à l’entourage de "Madiba" (les conseillers, les collaborateurs, les services de sécurité...) et en replaçant la question du rugby - sport des Blancs et emblème de l’apartheid - dans les réalités du pays, dépeintes par plusieurs scènes dans les townships misérables.
Habilement, Eastwood sait placer du suspense à des moments creux. Les sorties officielles ou la moindre ballade pédestre du Président sont des moments où la crainte de l’attentat rive l’œil du spectateur à l’écran : un avion qui va atterrir ou même une simple camionnette trop véloce relancent son intérêt.
On regrettera une bande-son (de Kyle Eastwood et Michael Stevens) trop explicite qui accentue inutilement certains effets mais l’image du chef opérateur Tom Stern ravit la pupille, tant dans les gros plans des mêlées - filmées par en-dessous - que lors des panoramiques (la foule des stades, le palais présidentiel...).
Avec Nelson Mandela, Eastwood a (enfin) trouvé un héros apaisé, loin du justicier terrifiant d’« Impitoyable », des guerriers sacrifiés de « Iwo Jima » ou du grand-père hanté par ses souvenirs (« Gran Torino »). Son héros ne conquiert le pouvoir que pour imposer, et surtout à son propre camp, une politique de pardon et de réconciliation. Ce film me paraît donc moins important pour l’histoire du cinéma que pour la filmographie de son auteur.
Un peu trop lisse et consensuel, cet « Invictus » ("irréductible") n’est pas mon Eastwood préféré. Il lui manque une vision inversée, relativisante : ce qu’est « Iwo Jima » en regard de « Mémoires de nos pères » ou tous les aspects contradictoires enchassés dans « Million Dollar Baby » ou « Mystic River » par exemple.
Mais, que voulez-vous, j’aime les vieux réacs républicains quand ils choisissent de valoriser un homme politique noir (joué par un pote) qui fait penser à un Président démocrate, prêchent la tolérance, combattent les idées préconçues (« Gran Torino ») ou les abus de pouvoir (« L’échange ») : longue vie à Clint !