Vous cherchez un bon thriller psychologique, une histoire de disparition inexpliquée, de médecins inquiétants, d’expérimentations secrètes ? Alors ce « Shutter Island » est fait pour vous. La première scène à bord du remorqueur qui amène les deux inspecteurs fédéraux vers cet îlot perdu, transformé en lieu de détention pour fous dangereux, dispense immédiatement le malaise qui va imprégner tout le film : du grand art !
1954. Nous sommes en pleine période du maccarthysme et l’Amérique se débat avec une violence mal contenue au milieu de ses peurs : les communistes, les nazis, la bombe H... Présent dans presque toutes les scènes, Leonardo di Caprio interprète un personnage parti sur les traces de son passé, lui conférant une “force fragile” très intéressante ; à ma grande surprise, il renouvelle une prestation du même niveau que dans « Les infiltrés ».
Et pourtant, malgré un rythme haletant tenu jusqu’au bout, on sort moyennement convaincu de la salle, sans analyser précisément d’où vient ce manque d’enthousiasme. La bande sonore, souvent redondante avec les images, constitue un premier écueil : le transfert entre le débarcadère et le pénitentier s’achève en crescendo tonitruant qui rompt la magie initiale (et agresse les tympans).
Par la suite, « Shutter Island » accumule les excès de toutes natures (trop de peurs différentes, trop d’éclairages expressionnistes sophistiqués, trop d’effets musicaux...) que le talent de metteur en scène de Scorsese n’arrive plus à endiguer. Filmés dans un mitan entre réalité et cauchemar, l’homme qui ramène au rivage le corps de ses trois enfants noyés ou la femme qu’il assassine ne parviennent pas à nous arracher une larme.
Beaucoup d’énergie mais un manque patent d’émotion ; de plus, le twist (retournement) scénaristique fonctionne moins bien que dans « Mulholland Drive », par exemple ; le spectateur, perturbé par des images réitérées des camps de concentration et le massacre de kapos, emberlificoté par "la loi des 4", le "67" ou les anagrammes, peine finalement à reconstituer le drame vécu par notre beau Léo.
Prison sur une île, sécurité militaire, prisonniers victimes de sévices : on s’attendrait à quelques allusions - même discrètes - à Guantanamo. Rien de tout cela et Scorsese s’enferme à double tour dans les angoisses d’un autre temps. Par contrecoup, l’exhumation de ces peurs d’après-guerre ne semble servir qu’à mieux refouler les obsessions sécuritaires nées depuis le 11-Septembre.
D’où ce paradoxe : signé par un autre réalisateur, je vanterais probablement l’efficacité de ce thriller tiré du brillant roman éponyme de Dennis Lehane paru en 2003 (édité chez Rivages Noir). Mais de Martin Scorsese, on attend davantage, un film vraiment en phase avec son époque... peut-être un peu trop au vu de ses dernières productions (hormis « Les infiltrés », très réussi).
« Taxi Driver », « Raging Bull », « Les affranchis », « Le temps de l’innocence »... si la capacité à créer une ambiance en quelques plans puis à maintenir un rythme endiablé jusqu’au bout reste intacte, son cinéma savait alors prendre davantage de risques. La dernière image montre un prisonnier qui accepte le traitement de choc qu’on va lui infliger. Résignation, quand tu nous tiens !