Nino’s place* est un documentaire intègre. Intègre car ses auteurs ont appris le bosniaque pour intégrer la communauté et obtenir des témoignages bouleversants de sincérité. Intègre car, sans omettre de dénoncer et de désigner, il laisse le spectateur suivre la quête de femmes et d’hommes qui cherchent à regarder les plaies de leur passé pour comprendre. Intègre car il n’est pas fait d’idées préconçues.
Nino’s place est un film sur les cicatrices, celles que les survivants ne peuvent refermer puisque, des années après, subsistent des corps non retrouvés, des disparus dont leurs proches ne peuvent tout à fait faire le deuil , que les corps manquent. Des corps sans sépultures dont l’âme, selon la religion musulmane, est condamnée à l’errance.
Cette histoire est évoquée à travers celle d’une mère qui, 15 ans après, est toujours à la recherche de son fils Nino Catic. Fondatrice des « Femmes de Srebrenica », Harja Catic défile avec ses compagnes, chaque mois, 15 ans plus tard, pour la recherche de leurs hommes.
En 1992, 40 000 musulmans se réfugient à Srebrenica qui devient une enclave de réfugiés.
A 11h le 11 juillet 1995, son fils de 26 ans annonce la chute de la ville depuis sa petite station de radio. Ce même jour, il rejoint la colonne de 15 000 hommes qui partent à pied, fuyant à travers les bois, en direction des territoires libres, à plus de 100km de là. L’horreur est totale, bombardements, champs de mines, attaques sans trêve, exécutions sommaires. Le 12, mille hommes sont tués en dix minutes. 8372 hommes, dont Nino, n’arriveront jamais à destination.
Harja Catic restera 14 ans sans nouvelles jusqu’à ce que lui parvienne un plan dessiné par un des fuyards compagnons de son fils, réfugié en Suisse, et qui s’en était sorti. Un plan lui indiquant l’endroit de la mort de Nino.
L’intelligence de documentaire, c’est de passer par un montage habile du cas particulier, de l’inlassable combat pas encore achevé d’une mère pour se voir restituer le corps de son fils, au plan général, exhumations contrôlées par une commission, inertie bureaucratique, exhumation douloureuses et voulues à la fois. Pour que la marche annuelle de commémoration de Nezuk puise porter le deuil et des cercueils.
L’image sait être dure ou belle, comme ces voiles dont le blanc répond à celui des croix, au mémorial.
La force principale de Nino’s place, c’est de tirer vers l’universel. Femmes bafouées de tous les conflits, fantômes des disparus du Liban, on perçoit bien ici en quoi le propos intéresse l’humanité entière, et combien un jugement du tribunal pénal international, fut-il satisfaisant, ne suffit pas à réparer tant d’indifférence dans un monde rétréci par la modernité. La leçon de courage et de dignité simple que nous offre Harja Catic, ce beau documentaire la grave en nous pour longtemps.
* PS : diffusé sur Télénantes du 1er au 15 mars 2010