Soul Kitchen

De Fatih Akin, France, Allemagne, 2008. 1H39
mercredi 17 mars 2010.
 

Avec Head-On et De l’autre côté, Fatih Akin s’est imposé en deux films comme un réalisateur majeur. Un des seuls qui rende compte de la force de la jeunesse dans des films d’une intensité et d’une énergie poignantes, mettant en scène les notions d’identité, de diversité et d’intégration. La justesse de ces deux drames noirs, mais captivants, sa capacité à analyser de façon directe et pertinente les rapports entre le vieux monde et le nouveau qui ne réussit pas à naître, lui ont forgé une réputation de cinéaste sans concession, à la démarche rigoureuse.

Il nous revient aujourd’hui avec Soul Kitchen, récompensé par le Prix du jury à Venise 2009. Et, surprise, change de registre en signant une comédie. Comme Woody Allen réalisant Hannah et ses soeurs, il semble à priori à contre-emploi, et certainement une partie de son public sera-t-elle déroutée par la forme choisie, quelques passages à seule visée divertissante.

Pourtant, à bien y regarder, Fatih Akin garde le même regard lucide sur le contexte socio-économique de son pays, et l’énergie développée par sa caméra reste sans égale dans le contexte européen de ces dernières années. La bande son est par ailleurs plus dynamisante que jamais, et certaines scènes, comme les soirées dansantes, sont presque, à la façon de ses premiers films, des inserts musicaux purs.

Zinos, le jeune propriétaire du Soul Kitchen, restaurant de Hambourg la cosmopolite qu’il a créé de toutes pièces dans un entrepôt désaffecté, héberge bon gré mal gré un vieux grec nommé Homère, un frère en liberté surveillée, un groupe de rock de ses amis. Son nouveau chef cuisinier éjecte les habitués en essayant d’imposer autre chose que la malbouffe ordinaire. Inspecteurs sanitaires et du fisc, maquereau sordide, hernie discale, départ de la petite amie pour Shangaï, rien n’est épargné à ce pauvre Zinos, qui, antihéros moderne, réussit à allier empathie et bouffonnerie.

Contrastes, exagérations s’enchaînent pour cette comédie qui référence aussi bien Fassbinder que le Heimatfilm, film allemand des années 1950, où le contexte familial choyé par le héros tient une place très importante. Birol Unel, l’acteur principal de Head-On, semble sorti d’un film de cuisine Kung-fu et nous régale de quelques scènes d’anthologie tirées au couteau.

Dans Soul Kitchen, les gens s’invectivent et vivent fort, les plans allient le cinéma d’impact et la comédie burlesque. Règles du genre obligent, l’intérêt des scènes varie, mais si un ou deux moments sont de moindre intérêt (l’utilisation de l’aphrodisiaque comme antidote fiscal, par exemple), l’ensemble garde cette acuité critique, cette vitesse d’exécution, cette force inventive des mouvements de caméra qui font le style si particulier de Fatih Akin. Qui nous régale encore de son talent, du départ de la petite amie se mettant hors-champ de façon subtile, à la terrible prise de valise en aéroport où le corps de Zinos ne suit plus, jusqu’au très soul générique final.

Alors évidemment, les puristes ou supposés tels pourront s’offusquer de ce que parfois l’on surjoue, l’on grossisse le trait, que l’analyse passe par l’épisode de la caricature. C’est toutefois être quelque peu borné, et ne pas accorder à Fatih Akin, le cinéaste qui sait filmer les ponts, le droit de faire des passerelles entre les genres, comme on l’accorde à Tarentino dans un autre registre.

Dans ce film , en montrant l’évolution des anciens quartiers populaires de Hambourg, en jouant du caractère hétérogène des destins individuels, en montrant l’évolution des espaces contemporains, Fatih Akin reste fidèle à son mordant et à son empathie pour des personnages que la méchanceté aveugle des évolutions urbaines contemporaines ampute de leur liberté. Il les traite simplement avec une volonté de divertir le spectateur. Ce qui est fort agréable en ces temps de morosité.

Un bon film de Fatih Akin, un très bon moment de cinéma.

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