Seul le cinéma américain parvient à digérer une actualité presque immédiate pour nous la retranscrire sous forme de fiction ; à ce titre, "Green Zone" représente un croisement réussi entre film d’action, polar et film de guerre. Bien qu’anglais, le réalisateur Paul Greengrass (auteur de "Bloody Sunday", Ours d’Or à Berlin en 2002) s’est parfaitement adapté aux contingences d’Hollywood comme il l’avait déja prouvé avec "Vol 93" et les deux derniers volets de la trilogie Jason Bourne : "La mort dans la peau" puis "La vengeance dans la peau".
Nous voici retournés le 19 mars 2003, en pleine deuxième Guerre du Golfe. Dans Bagdad en ruines, le commandant Miller (Matt Damon) à la tête d’une unité spécialisée dans la recherche des armes de destruction massive (ADM) commence à douter de la fiabilité des informations qui lui sont transmises. Aidé par un informateur local, il se retrouve sur les traces du général Al Rawi, un proche de Saddam Hussein et qui détient un important secret...
Le titre ("Zone Verte") évoque cette enclave hyperprotégée située en plein centre-ville, où les dignitaires du régime fraîchement mis en place croisent les hauts responsables américains dans des palais ou bien au bord d’une piscine d’un hôtel de luxe. Dans les sous-sols, à l’abri des regards, on pourra entrevoir les méthodes “musclées” utilisées par les Forces Spéciales US pour soutirer des renseignements aux prisonniers.
Bien que tourné au Maroc (à Rabat), le film est extrêmement convaincant dans sa reconstitution de la capitale irakienne en plein chaos, parcourue dans la journée par des habitants à la recherche d’un peu d’eau et livrée la nuit aux chiens errants. Proches du documentaire, les images souvent tournées à l’épaule rendent bien compte de la tension à laquelle sont soumis les militaires en mission.
Signé Brian Helgeland (comme "L.A.Confidential" et "Mystic River"), le scénario haletant démarre plein pot dès le générique - façon infos radiophoniques -, ménage heureusement quelques brefs moments de répit pour rebondir à la moindre occasion : autour d’un carnet dérobé, d’un simple regard ou bien d’une information (la Jordanie) découverte après bien des péripéties.
De plus, le montage appuyé par une bande-son totalement dévouée raccorde une multitude de plans ultra-courts, parfois à la limite du perceptible : c’est la représentation contemporaine de la violence issue de Sam Peckinpah (depuis "La horde sauvage" en 1969), de l’école de la télévision et même des jeux vidéos. Attention : certains spectateurs trop peu entraînés s’essoufleront peut-être à suivre le rythme imposé !
Le récit joue de l’antagonisme entre un jeune faucon néoconservateur représentant les Forces Armées (joué par Greg Kinnear), un dur à cuire et pragmatique agent de la CIA (Brendan Gleeson) et le bon militaire Roy Miller (Matt Damon). En fait, ce choix de reprendre comme héros le même acteur que dans "La vengeance dans la peau" (où cette fois la CIA manipulait un jeune homme rendu amnésique) trouble encore davantage la compréhension.
En effet, Pentagone ou services secrets, le citoyen modèle qu’incarne Matt Damon risque sa vie pour un Etat Fédéral qui le surveille et restreint sa liberté pour mieux lui mentir. La vision de la presse est plus ambivalente : si Amy Ryan, la journaliste embedded, en sort déconsidérée, Miller envoie pourtant son rapport aux médias américains qui remplissent leur rôle de contre-pouvoir. En tous cas, la vérité finit par triompher... dans la fiction !
Que je sache, G.W.Bush a bien été réélu en 2004 et on peut trouver dans ce "Green Zone" qui ne se démarque jamais franchement du réel une inquiétante capacité à réécrire l’Histoire. La deuxième Guerre du Golfe a été mal couverte par des médias sous contrôle et je crains que dans quelques années ce film n’en devienne une illustration facilement accessible, comme "La chute du Faucon Noir" (Ridley Scott, 2002) pour l’intervention en Somalie : quand notre mémoire s’étiole, le spectaculaire du cinéma permet de faire passer l’intolérable du politique.
Au lieu de souhaiter un gouvernement plus démocratique, ce genre de film - dont le positionnement anti-Bush masque en fait un profond populisme - caresse le spectateur (américain) dans le sens du poil en faisant l’apologie du simple citoyen, abusé par les mensonges des politiciens et menacé dans ses libertés par un Etat par essence totalitaire. Dédouané à si bon compte, pourquoi remettre en cause la vocation messianique des Etats-Unis à "libérer" la planète en réduisant les autres nations à un champ de ruines interchangeable de Mogadiscio à Kaboul ou Bagdad ?
Au total, un bon film d’action - juste un peu moins efficace que "La vengeance dans la peau" - et qui, si on le considère comme dénué de toute prétention, prend la guerre comme décor pour un polar, ou bien qui apparaît comme insidieusement suspect lorsqu’il utilise le réalisme pour s’affranchir de la réalité : si on ne peut même plus se divertir sans sombrer dans la paranoïa !