Le Mariage à trois

De Jacques Doillon, France, 2010, 1H40.
vendredi 30 avril 2010.
 

Doillon va au bout de ses démarches. Héritier tardif de la Nouvelle Vague comme Benoît Jacquot ou André Téchiné, il continue inlassablement de filmer sur les mêmes thèmes, avec des principes constants qu’il ne cesse d’approfondir.

Son cinéma éminemment proche du théâtre, basé sur la primeur du langage, est régi par l’entrée directe en matière, l’unicité de temps et de lieu*, la primauté aux acteurs, le tournage chronologique. Ses sujets portent de plus en plus sur la confusion des sentiments. Ce Mariage à trois conjugue toutes ces façons propres à l’auteur. Et va même un peu plus loin en mettant en abîme à l’intérieur du film une pièce de théâtre non-achevée, celle qu’écrit le rôle principal.

Commençons par l’entrée en matière. Un auteur dramatique reçoit chez lui les protagonistes de sa nouvelle pièce. Son ex-femme, avec laquelle il continue une relation charnelle, le nouvel amant de cette dernière, une jeune assistante, le producteur. Le sujet est installé en quelques instants, net, palpable.

Le temps : pas même l’espace d’une journée.

Le lieu : une maison de campagne belle sans être catalogue pour nouveaux riches, et où la présence d’un étage permet d’isoler parfois les protagonistes, de marquer l’intime. Un lieu démarqué du monde où seuls quelques scènes d’extérieur permettront au spectateur d’échapper quelques instants au huis-clos.

La primauté aux acteurs, ensuite. Le dramaturge, d’abord. Auguste, âgé mais fort vert, narcissique et despotique, talentueux et sensible, est incarné de fort belle façon par Pascal Grégory. Harriet, son ex, nymphomane en bottes Aigle qu’elle ne quitte jamais par peur phobique des escargots, assoiffée de désirs, est jouée par une Julie Depardieu convaincante. Théo, son nouvel amant, c’est Louis Garrel qui en rajoute sans que cela n’aille à l’outrance, puisqu’il est un acteur qui ne pense qu’aux planches et à la séduction de l’autre. Enfin le rôle de la jeune ingénue (pas si naïve au demeurant) est interprétée par Agathe Bonitzer, merveilleuse dans un rôle tout en nuances.

Les rôles ont été écrits pour eux, cela est d’évidence. Tout comme Auguste ne peut écrire ses textes qu’en pensant aux femmes qu’il aime et qui diront les mots qu’il écrit, Doillon fait un cinéma où la place de l’acteur va de soit, et où celui-ci a la part belle.

Il ajoute ici une perversité permanente dont il nous donne la clef à la fin du film, dans un court jeu où chacun doit deviner ce que pense l’autre. Les quatre protagonistes sont manipulateurs, des égoïstes exigeants du jeu de l’amour. Dans le huis-clos de cette maison comme au théâtre, on tourmente, on flirte, on provoque, on aguiche, on flirte, on baffe, on sacrifie parce que l’on a aimé, que l’on aime, ou que l’on aimerait aimer. Tout est jeu, le spectateur est pris à partie comme chez Marivaux, à cette différence près que ce ne sont pas les portes, mais les mots qui claquent. Qu’ils soient criés ou sussurés, tous ont leur sens et leur mélodie. Mariage à trois est un film où le verbe, pour être à la première place, ne nous ennuie jamais.

Doillon connaît et assume cette spécificité de son cinéma, s’en amuse lui même dans un échange entre Théo et Auguste : "Pourquoi écrivez-vous pour le théâtre ?". "Parce qu’au théâtre on cause, alors qu’au cinéma on se tait".

De plus chez Doillon les mots ont un corps, la caméra , simple mais subtile, n’en finit pas de chercher le rai de lumière qui fait l’intensité, et surtout se met au service du mouvement des acteurs, toujours saisi dans l’essence du rapport à l’autre. Auguste dressant la table pour ses convives, Harriet confrontée à la présence de ses deux amours, la confrontation des corps de Théo et Auguste dans l’espace, l’image, belle et dynamique, n’est jamais superflue malgré la primeur des mots. Comme c’est la règle chez Doillon, les personnages ne sont presque jamais face à face, souvent l’un derrière l’autre, inscrits dans le même plan, ou tournant les uns autour des autres dans une tentative d’intimidation ou de séduction.

Inutile de conseiller ce film à ceux qui n’aiment pas le cinéma de Doillon. Ils ressortiront de la salle avec les mots en iste qui caractérisent pour eux depuis longtemps un certain cinéma spécifiquement français : nombriliste, intimiste, psychologiste, voire pessimiste.

Mais à l’inverse, ceux qui apprécient le talent si original du cinéaste seront enchantés de le retrouver en pleine maîtrise et en pleine vivacité, aidé d’excellents acteurs et de dialogues ciselés, scrutateur de la fragilité des êtres, observateur passionné du sentiment amoureux, de ses méandres, de sa force et de sa beauté.

*Les doigts dans la tête (1974) a lieu uniquement dans une chambre de bonne, La femme qui pleure (1978) dans une maison des Alpes, La drôlesse (1978) dans le grenier d’une ferme , Comédie ! (1986) dans une maison de Haute-Provence, La fille de quinze ans (1989) dans une villa à Ibiza, La vengeance d’une femme (1989) entre une chambre d’hôtel et un appartement parisien, Carrément à l’ouest (2000) dans un hôtel, Raja (2003) dans une villa au Maroc.
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