Tout juste retraité, Serge Pilardos ressort sa vieille moto pour aller récupérer les certificats de travail d’anciens employeurs. Commence une quête qui nous amène à la marge de la société : forains fatigués, entrepreneurs véreux, vieux bikers anachroniques, doux-dingues... Autant le dire d’emblée, j’avoue une faiblesse - "coupable, forcément coupable" - pour ce « Mammuth » dont il serait pourtant facile de surligner les facilités voire les failles.
Delépine et Kervern n’ont pas l’habitude de travailler dans la dentelle et le film souffre d’outrances superflues dès lors qu’elles ne servent pas le récit, de dérapages gratuits vers le trash et de pesanteurs inutiles (comme le videur agressif de la boîte de nuit). Il jette cependant un regard cru sur l’état de la société contemporaine, posant en passant quelques questions dérangeantes sur la qualité des relations dans l’entreprise ou le goût du travail bien fait quand on est payé au SMIC.
Certains choix pourront paraître discutables : les apparitions spectrales d’Isabelle Adjani (à la beauté étonnamment inaltérée), le défilé systématique d’amis guest stars inégaux dans les rôles secondaires (Benoît Poelvoorde, Bruno Lochet, Anna Mouglalis, Bouli Lanners...) ou même le personnage sans surprise dévolu à Yolande Moreau. Fleur sauvage perdue au milieu de cette galerie de monstres, la nièce de Serge (Miss Ming) apporte une fraîcheur parfois déconcertante.
Quelques scènes s’avèrent particulièrement réussies comme le pot de départ avec discours d’adieu convenu sur bruit de chips (tourné dans une vraie charcuterie à Angoulême), le patron cynique et odieux (Siné) faisant comprendre à Serge pourquoi il ne l’avait jamais déclaré ou le fossoyeur (Dick Annegarn) demandant autour de lui si "Quelqu’un veut acheter des trimestres ?".
Mais l’une des grandes réussites du film provient d’audaces purement cinématographiques. On a beaucoup parlé de la pellicule (du 16 mm inversible utilisé dans les années 70 pour le journal télévisé) qui abandonne toute finesse pour restituer par son grain épais une force brutale venue d’un autre temps.
Ajoutons de simples détails, presque insignifiants : un entretien à la caisse de retraite ou une scène de pleurs étrangement filmés de dos, un traveling dérobé sur la prière d’ouvriers maghrébins dans les vignes, les gros plans tremblants en contre-plongée de Serge au guidon de sa moto (une Münch 1200 TT, qui fait aussi penser à Nanni Moretti sur sa Vespa dans "Journal intime").
C’est vrai : Gérard Depardieu (à son meilleur niveau depuis longtemps) impose sa carcasse énorme, gigantesque, envahissante... mais de son corps d’Obélix émanent une sensibilité toute féminine et des graces de demoiselle. Est-ce encore un acteur interprétant un rôle, un père englué dans un travail de deuil (le film est dédié à Guillaume) ou bien un homme tourmenté par son passé et qui cherche une paix intérieure ?
Bien plus délicate que dans « Louise-Michel », la petite musique des images s’insinue par instants dans la poésie, le surréalisme, le lyrique ou tutoie les mythes avec cet Ulysse obèse revenant méconnaissable de son périple vers sa Pénélope aux relents de poisson. Le film se surpasse alors et vise une abstraction onirique ou une émotion tendre à partir de la réalité la plus triviale.
Même au niveau social, l’Histoire est écrite par les vainqueurs. Ce « Mammuth » inégal et fraternel vient avec son impolitesse douce-amère nous rappeler que les sans-grades, les paumés, les laissés pour compte ont également droit à se prévaloir d’un passé, lequel ne se laisse pas facilement apprivoiser en fiches. Pour tous ces gens, et pour les autres aussi : Banzaï !