Nuit d’ivresse printanière

de Lou Ye (Chine, 2009)
jeudi 6 mai 2010.
 

A Nankin, en mars, peu après “le réveil des insectes”, une femme engage un détective privé pour suivre son mari qui la trompe en effet, mais avec un homme. Par la suite, le détective se laissera lui aussi attirer, malgré sa petite amie, par le même individu !

Dès la première scène qui voit deux hommes liés par une évidente complicité se frôler puis se réfugier dans une maison isolée, le sujet du film tourne autant autour de la clandestinité que de l’homosexualité, même si celle-ci y est abordée sans fard ni volonté provocatrice.

Ensuite, le récit perd un peu de sa fluidité, tentant de suivre simultanément plusieurs personnages : la femme, le mari, l’amant, le détective et sa copine. L’image, tirée d’une petite caméra numérique, reste sombre comme ces passions qui résistent mal aux lumières blafardes du matin.

On découvre la vie urbaine et nocturne dans la Chine contemporaine, peu différente de la nôtre avec ses boîtes un peu glauques, ses travelos, sa violence mal contenue... Et comme la bande sonore ne vous gratifie d’aucune musique pendant cinquante minutes, le film n’invite guère à la distraction.

Alors que le sale œil de l’ennui commence à vous guetter sérieusement, des trilles de piano puis un élégant traveling et des lumières enfin plaisantes vous tirent d’un début de torpeur. Des bribes d’un poème de Yu Dafu (1923) apparaissent sur l’écran... Nos personnages n’en deviennent pas plus heureux pour autant, mais à chacun ses problèmes !

Les évènements se précipitent alors - suicide, blessure, hospitalisation - dans un récit allégé par des élipses et une noble économie de dialogues. L’interprétation (Wu Wei en tête) préserve volontairement l’opacité des personnages. Une séance de karaoke, une séparation au bord d’une route, un joli tatouage et trois autres extraits de poésie plus tard, on sort bien plus fringant de la salle.

La sélection pour Cannes 2006 de « Une jeunesse chinoise », l’œuvre précédente de Lou Ye qui évoquait Tianan-men, avait presque causé un incident diplomatique. Toujours fidèle à un tournage quasi-clandestin, le réalisateur affronte ici frontalement le tabou de l’homosexualité ; pourtant, il l’aborde par la passion qui brûle et détruit bien plus que par le plaisir ou la libération sexuelle.

Le film baigne dans une mécanique du désespoir qui rend les belles séquences de la seconde partie encore plus lumineuses. En tous cas, ce mélodrame à la tonalité sombre montre que le cinéma chinois emmené par Jia Zang-ke (The World, Still Life, 24 City) et Wang Bing (A l’Ouest des rails) - qu’ils soient ou non adoubés par les Autorités - sait dorénavant aborder toutes les questions.

Avec son titre poétique, un sujet trouble, des personnages attachants, une image caractéristique de la "sixième génération" (voir notre "panorama du cinéma chinois") et l’aura de persécution autour de son réalisateur, « Nuit d’ivresse printanière » présentait de sérieux arguments pour briller dans les festivals européens : il a reçu le prix du scénario à Cannes en 2009.

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