La beauté rare de Julie Delpy aura eu la malchance d’éclore dans une période assez creuse de notre cinéma national (hormis Maurice Pialat, bien sûr) et "La passion Béatrice", tourné en 1987, n’est pas le meilleur Tavernier. Intelligente et polyglotte, l’actrice a cherché à l’étranger de quoi enrichir une filmographie qui aurait pu scintiller encore davantage : vedette dans "Trois couleurs : blanc" (Kieslowski), elle a également signé de jolies participations dans "Trois couleurs : rouge" ou plus récemment "Broken Flowers" (Jarmush).
Alors qu’elle partage dorénavant sa vie entre entre la France et les Etats-Unis, son deuxième long métrage comme réalisatrice, "Two Days in Paris" (2007), s’avérait prometteur dans un genre bien dans l’air du temps. Que pouvait-on donc attendre d’une nouvelle biographie d’Erszébet Bathory, qui plus est résolument classique, après des versions qui en avaient même exploré la veine fantastique ("Les lèvres de sang", avec Delphine Seyrig) ou le porno-soft ("Contes immoraux" de Walerian Borowczyk) ?
La vie de cette comtesse hongroise du seizième siècle qui cherchait à se prémunir des atteintes de l’âge en se baignant dans le sang de jeunes vierges nous semble bien connue. Arrêtée et condamnée à être emmurée jusqu’à la fin de ses jours, Erszébet n’a jamais rien avoué de ses forfaits ; son journal ayant été perdu, les nombreux récits qu’elle a inspirés proviennent davantage du subconscient des écrivains que de la réalité historique
Julie Delpy, scénariste-actrice-réalisatrice, reprend les habits de la Comtesse pour en proposer d’abord un récit chronologique sans surprise : naissance, enfance, mariage, veuvage... Les cadrages se resserrent ensuite lors de son histoire d’amour avec Istvan Thurzo (Daniel Brühl, découvert dans "Goodbye Lenin"), de vingt ans son cadet. Le thème du vieillissement - voire du pourrissement - intervient dès la mort du petit oiseau et devient omniprésent ensuite avec la confrontation des mains marquées par l’âge ou l’épreuve du miroir.
La belle photo de Martin Ruhe met en valeur les costumes et les décors alors que la musique sait rester discrète. Si quelques plans s’égarent un peu vers le grand-guignol, le film retrouve vite une sobriété de bon ton. Par contre, l’interprétation me semble moins convaincante dans les seconds rôles comme le Comte Vizakna (Sebastian Blomberg, au masochisme peu vénéneux) ou même Anna Darvulia (pâle Anamaria Marinca qui irradiait pourtant "Quatre mois, trois semaines, deux jours").
Riche, puissante et cultivée, Erszébet Bathory a dû inspirer jalousie ou crainte à ses contemporains avant qu’ils ne la condamnent pour sorcellerie. Julie Delpy en souligne le désarroi amoureux et une indépendance d’esprit très en avance sur son temps, lui apportant une coloration féministe bien éloignée de l’habituelle vision vampirique et qui explique la conspiration qui l’a fait tomber.
Certes, on aurait souhaité plus d’audaces cinématographiques mais c’est justement dans ses aspects austères, filmés presque en entomologiste, que "La Comtesse" se révèle le plus troublant. Julie Delpy se montre sans complaisance dans l’âge de la maturité et le film entre alors en résonance avec son propos et son interprète, un peu comme Michèle Pfeiffer dans "Chérie" (Frears) ou Mickey Rourke dans "The Wrestler" d’Aronovski.