Impossible critique
Commenter un film qui est un déjà commentaire sur le cinéma, critiquer un film dont le dernier carton annonce sobrement "no comment", analyser en dehors de la salle de cinéma une oeuvre dont l’auteur veut limiter la vie au seul temps de la projection, c’est mission impossible. Mais pour toi, ami lecteur, rien que pour toi, qui n’as pas eu l’occasion depuis sept longues années de voir un long métrage de monsieur Jean-Luc Godard, nous allons quand même, au mépris du danger, tenter l’impossible. Après tout, puisque que Godard a décidé qu’il y avait un Avant Film socialisme, une bande-annonce constituée du film complet compressé en quatre minutes, concentré d’une grande beauté, jeu de la texture et collision des narrations, peut-être pouvons-nous nous permettre de tenter un après Film socialisme. Surtout qu’à l’évidence le film fait partie de ceux là qui, comme les grands crus, laissent un goût fort long en bouche.
Du mépris au dégoût
Commençons par une évidence . Aujourd’hui comme hier, Godard, s’il a perdu le goût de l’exposition iconoclaste des mots dans ces interwiews-conférences qui nous régalaient, divise. Divise la droite et la gauche plus surement que les lignes de sièges à l’assemblée. Il suffit de lire les critiques des journaux réactionnaires pour voir fuser, aujourd’hui comme hier, des phrases qui oscillent entre l’opprobre et l’insulte. Il faut dire que pour ceux là, un résident suisse qui choisit de payer des impôts en France, c’est déjà incompréhensible. Godard n’est pas récupérable.
La haine que lui vouent certains, on la comprend sans peine. Non pas que JLG soit plus acerbe qu’autrefois. Il n’a pas changé. On le sent simplement de plus en plus éloigné d’un univers voué à la marchandise, à l’éphémère, au culte du loisir inepte.
Le paquebot lancé sur la Méditerranée, c’est l’image de notre monde lancé à toute vapeur et projetant des sillons d’écume, mais dont l’apparente force ne recèle en ses flancs qu’une effarante absence de sens. Ecrans géants devant aqua-gym du troisième âge, ascenseurs obscènes, mauvais goût général d’une décoration de paquebot uniquement réalisée dans le but de flatter la vanité des passagers, en quelques plans tout est dit, Godard est un gigantesque cinéaste du chaos.
Il commente en un intertitre-jeu de mots qui ne vise pas seulement la Grèce : « HELL AS », comme l’enfer sur terre. Le monde du paquebot, prélevé comme un échantillon d’humanité qui, avec la positon de distance que prend aujourd’hui le cinéaste, lui inspire visiblement plus dégoût que mépris.
Une nuit du quatre août des images
Mais alors, me diras-tu, ami lecteur , et le titre du film ? Et pourquoi le mot socialisme ? Et bien, ami lecteur, parce que Godard, contre un monde dont il voit bien que la transformation est remise aux calendes, veut au moins encore se battre sur le terrain qui est le sien, celui des images. Le film est une nuit du quatre août d’où doit sortir une république égalitaire des rushes. Cette lutte a commencé avant le film, Godard s’est répandu dans nombre de magazines sur sa volonté que soit aboli le droit d’auteur. Il continue simplement pendant le film. L’art du montage, celui du collage, abolissent les différences de statut entre les images, empruntées, pillées, juxtaposées sur ou sous-exposées, chromatisées, pures ou retouchées. Olympus reflex à objectifs multiples ou petits numériques omniprésents, c’est le nombre des images qui tue la force de l’image, pas l’appareil qui les a pris. Une seule solution, coller , juxtaposer, ordonner pour faire sens. Si Godard s’offre le luxe de quelques plans superbes, comme ces images d’une profondeur de champ et d’une luminosité exceptionnelles sur le pont supérieur du paquebot, s’il nous accorde quelques paysages de rêve, c’est pour nous permettre, ami lecteur, une respiration, un temps de pause.
Nos humanités
Pour que cette croisière cinématographique ne soit pas que vacuité, ami lecteur, on pouvait compter sur Godard pour mêler à cela un peu d’histoire et de culture . Ce voyage en mythologie nous vaut un retour en sens inverse aux escales de la croisière, mais envisagées sous l’œil bienveillant de la déesse Europe : l’Egypte, la Palestine, Odessa (une méditerranée très propre à Godard), la Grèce, Naples et Barcelone. Pour cette part là, reprise des collages d’images, qui font au cinéma la meilleure part, qui disent ce qu’est notre culture commune, comment le bruit et la fureur du XXe siècle l’ont fait voler en éclats. De ces bris d’images, comme il avait réussi à le faire dans son Histoire du cinéma, Godard génère un tout cohérent et fort, personnel et universel. Les acteurs issus de l’histoire européenne d’après-guerre sont porteurs d’une corruption par l’argent, infantilisés par une sorte de chasse aux trésors disparus. L’or de la liberté s’est fondu dans dans des bijoux de pacotille, la Palestine n’es plus qu’un monde virtuel. Pour écrire ce type de commentaire visuel, Godard n’a pas son pareil.
Désordre global, refuge local
Mais alors, me diras-tu ami lecteur, mais alors quel pessimisme ! Voir Godard et déprimer ? Non pas forcément, même si l’amertume et la distance au monde sont là, et même si Godard se pose la question de sa propre fin comme il se pose celle de la fin du cinéma. Et puis, il faut savoir quitter le navire. La solution n’est pas dans l’agitation (l’agit’prop, pour ceux qui se souviennent), elle est dans le sédentaire. Ici, le garage Martin. Nul doute que le père, travaillant à sa comptabilité, ne soit une image de Godard lui même , qui a toujours aimé se représenter en petit artisan. Ici, il peut encore exister l’absurde burlesque (un lama de station service). Ici, on peut encore cultiver son jardin littéraire : « Si vous vous moquez de Balzac, je vous tue ! » lance Florine la jeune fille aux journalistes qui la voient lire les Illusions perdues. Ici, l’on peut encore créer quelque chose de commun : « Il faut savoir dire “nous” pour savoir dire “je” », affirme notre Godard garagiste. La grande sœur et son petit frère convoquent leurs parents devant le tribunal de leur enfance. Ils demandent des explications sérieuses sur les thèmes de liberté, égalité, fraternité. Mais pour arriver au but, il faut savoir repousser les facilités de la télévision (une équipe de journalistes assaille le lieu), se rendre imperméable aux vacuités, retrouver le sens vrai des libérations : "quand la loi n’est pas juste, la justice passe avant la loi".
Stimulant, déroutant, obscur, cristallin, génial, lumineux et sombre, Film socialisme, pour être un film crépusculaire, n’en est pas moins un grand film de son auteur. Et, cela va alors sans dire, un très grand film.