Dans ses yeux

(Argentine, 2010)
lundi 21 juin 2010.
 
Vibrant plaidoyer argentin pour le maintien de la retraite à un âge compatible avec l’action, le sexe...

Nanti d’une critique plutôt flatteuse, le dernier Oscar du meilleur film étranger est passé à toute vitesse sur les écrans yonnais. Cet article survient donc alors que le film n’est plus diffusé : autant alimenter le débat quitte à manquer de nuances !

Tout juste retraité, l’ancien employé judiciaire Benjamin Esposito reste tenaillé par une affaire mal résolue vieille de vingt cinq ans (ainsi qu’une attirance rentrée pour sa supérieure hiérarchique). Alors qu’il décide d’en tirer un roman, il relance ses investigations comme il tente de renouer avec son ancienne histoire d’amour. « Dans ses yeux » navigue ainsi avec élégance entre présent et passé, ombres et lumières, sentiments et polar.

A vrai dire, de mémoire de cinéphile, peu d’enquêtes m’ont paru aussi ténues. Comment débusquer le violeur meurtrier d’une jeune femme ? En repérant immanquablement sur deux photographies le regard concupiscent d’un invité au mariage. Comment lui faire avouer son crime ? En mettant en doute sa virilité jusqu’à lui faire déballer toute l’histoire (et le reste) !

D’évidence, le réalisateur s’est moins intéressé à l’intrigue qu’à ses personnages principaux. Même si leur psychologie n’est brossée qu’à gros traits (Benjamin semble moins transi dans sa vie quotidienne), on s’attache à ce charmant duo ainsi qu’à Sandoval, leur collègue de bureau alcoolique mais perspicace et obstiné. Les autres intervenants (le veuf, l’assassin ou le rival de Benjamin) restent hélas à l’état d’archétypes.

Techniquement, le film offre des images impeccables, cadrées et éclairées et même un très long plan-séquence de poursuite sous les gradins du stade de football presque digne du maître Johnny To (en particulier au début de « Breaking News » : une fusillade étourdissante de sept minutes filmée sans aucun décrochage).

La situation dans l’Histoire m’a beaucoup moins convaincu ; le film commence en 1974 et l’on voit l’assassin, libéré au mépris de toute justice, devenir un des gardes du corps de la Présidente Isabel Peron. Se sentant menacé, Benjamin se retire dans un village perdu pendant une dizaine d’années... et c’est tout !

Quel intérêt à situer précisément le récit dans cette période particulièrement trouble de l’Argentine ? La période de fin du mouvement péroniste puis la dictature militaire du général Videla (2300 assassinats politiques et 25000 "disparus") méritaient peut-être mieux que cette évocation primesautière. Mais soyons rassurés, le méchant (de la fiction) est finalement durement châtié.

On devine bien ce qui a séduit les jurés des Oscars : ce faux polar politico-historique sert en fait de prétexte à une belle romance - très chaste - entre un sexagénaire charmeur (Ricardo Darin) et une sémillante cinquantenaire (Soledad Villamil). Tout ceci nous change des adulescents tourmentés de Judd Apatow, des trentenaire névrosés de « Humpday », de la midlife crisis, des jeunes noires obèses et violentées... Enfin deux héros polis, propres, délicats, en un mot : rassurants.

Alors, qu’on puisse préférer « Dans ses yeux » au « Prophète » de Jacques Audiard ne froisse en rien ma fibre patriotique mais bien mes goûts cinéphiliques. Cet Oscar du meilleur film étranger, bien interprété et très professionnel, revient à un réalisateur argentin... formé à New York et qui signe fréquemment des épisodes pour des séries télévisuelles comme "Docteur House". Charité bien ordonnée commence par soi-même !

Au total, sans mésestimer ses côtés plaisants, ce film réussi sur le plan technique, dans sa dramaturgie sentimentale ou son interprétation mais faible pour l’intrigue et sans aucun substrat politique, me semble bien représentatif - en dehors de sa construction fragmentée en flash backs - de l’influence croissante de la télévision sur le cinéma : aucun recul technique mais un repli prudent dans le consensuel et l’abandon d’une vraie ambition artistique.

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