Des mains qui échangent des billets froissés contre un cierge difficile à allumer, le brouhaha grouillant d’une métropole, une grand-mère et son petit-fils suivis dans la rue... en quelques images, on habite depuis toujours à Manille, la capitale des Philippines où le coût de la vie est si faible qu’on la perd d’un coup de couteau en tentant de ne pas se faire voler son téléphone portable. Mais à quoi bon résumer un film qui donne au contraire l’impression de s’inventer en permanence sous nos yeux ?
Brillante Mendoza s’approche au plus près de ses personnages - un peu comme les frères Dardenne - dans un réalisme qui donne une impression de documentaire. Formé à l’efficacité du film publicitaire et s’appuyant sur une équipe technique stable, il parvient à enchaîner neuf longs métrages depuis 2005 (dont « Serbis », « John John », « Kinatay ») et pourtant chacun de ses films a fait l’objet d’une savante maturation.
Le scénario qui semble si naturel a été longuement travaillé avec les comédiens (les deux grands-mères sont des "monuments" du cinéma philippin). Pas davantage de hasard dans le choix des lieux ou du moment de tournage : chaque année à la mousson, les pluies torrentielles transforment cette banlieue déshéritée en véritable cité lacustre ; mais cette année-là, les inondations ont été encore plus fortes que prévu.
Les situations décrites sont si dramatiques qu’elles ne réclament aucun pathos supplémentaire. Le réalisateur jette seulement un regard objectif sur les réalités de son pays ; les faits sont laissés à notre appréciation : violence quotidienne, répression policière aveugle, programmes télévisuels débiles, surpopulation carcérale... Même la virée dans la campagne n’apporte aucun répit.
Les gens vivent dans un présent si incertain qu’il n’autorise au mieux qu’un futur immédiat : l’enterrement, le procès. Cette précarité dispense de toute probité morale, Lola Puring arnaque un peu ses clients mais pourtant tous les personnages gardent leur dignité. S’il avait voulu soulager le spectateur, Mendoza aurait pu habiller cette pauvreté d’une "belle image" - il le fait un bref instant, vers la fin, quand l’arrangement a été trouvé et que survient un certain apaisement - mais non : c’est presque toujours sale, humide, pouilleux.
La vie est tarifée, la mort banalisée ; les victimes ressemblent comme des frères à leurs bourreaux, tous soumis à la même machine bureaucratique (la police, la justice) terrifiante qui n’a pour logique qu’un asservissement collectif. Les mots les plus importants - la sentence du juge ou les prix des cercueils - sont même prononcés dans un langage étrange et qui impose le respect : l’anglais !
Un peu long, parfois redondant, « Lola » n’est certes pas parfait mais chaque nouvelle œuvre de Brillante Mendoza vient compléter et enrichir les précédentes. Comme l’iranien Kiarostami dans ses premiers films ou le chinois Jia Zhang-ke, il nous donne un portrait de son pays très éloigné des descriptions officielles ou des brochures publicitaires. Faussement naturel, ce cinéma extrêment élaboré dépasse le simple cinéma : il ne vise pas à plaire ou distraire, il témoigne pour que demain soit plus beau qu’aujourd’hui.