Quarante ans plus tard, quelques notes des Doors suffisent à mesurer l’effroyable régression de la pop music qui nous a été infligée depuis lors. Pour les jeunes et les non-initiés, rappelons que ce groupe californien était composé d’un organiste amateur de blues (Ray Manzarek), d’un guitariste flamenco (Robby Krieger), d’un percussionniste de jazz (John Densmore) et bien sûr du chanteur-poète Jim Morrison, mort et enterré à Paris.
Si leur courte carrière (1966-70) ne recèle plus aucun inédit, le film de Tom DiCillo jongle adroitement entre les séances d’enregistrement, des interviews furtives et quelques - trop brefs - extraits de concerts, dont un frustrant morceau (trente secondes) live de "The End". Reconnaissons au réalisateur, authentique fan du groupe, de faire mieux qu’une réponse studieuse à une commande, un portrait de Morrison loin de l’hagiographie et un réel intérêt pour les trois autres membres du groupe.
Ainsi, au pays des Beach Boys et de la surf music, un groupe d’étudiants timides se métamorphose en machine à écrire des tubes planétaires : "Break on Through", "Light my Fire", "End of the Night", "The End" sur leur premier LP ! Pendant ce temps, son leader charismatique s’écartèle entre une posture de rock star et son attrait pour les poètes maudits. D’abord maître de son image, Morrison finit par sombrer dans les drogues en luttant désespérément contre cette schizophrénie.
Le récit, classiquement chronologique, s’appuie sur les images du moyen métrage An American Pastorale réalisé par Morrison après ses études de cinéma. Approchant de façon très sage un sujet qui ne l’était guère, DiCillo plaque un commentaire - joliment dit par Johnny Depp - parfois informatif mais souvent bien pensant, du style : "à seize ans, il avait lu Rimbaud et Niezsche", "le papa, amiral au moment du conflit vietnamien, finit par reconnaître le génie de son fiston" ou "tu t’es vu quand t’as beaucoup trop bu et abusé de tas de machins en intra-veineux".
S’il constitue une assez bonne approche des Doors pour un novice, le film qui s’attarde plus sur les démêlées du chanteur avec la justice qu’à la qualité littéraire de ses textes, ne s’éleve pas à la hauteur de son objet d’étude. Le générique de fin rappelle le splendide "Crystal Ship" et fait qu’on déplore encore davantage son propre manque d’enthousiasme.