Le goût pour le cinéma en Egypte est contemporain de la naissance du septième art. Les communautés françaises du Caire et d’Alexandrie se régalaient des films des frères Lumière et de ceux de Georges Mélies, qu’ils faisaient projeter dans des salles de café.
Le cinéma égyptien commence avec les années 1920 et des films oubliés de Mohamed Bayoumi. En 1927, Aziza Amir tourne dans Laïla, un premier long métrage à succès de Wadad Orfi, et montre la voie d’un cinéma ouvert aux femmes.
1932-1939 : l’âge d’or de la comédie musicale. Appréciées dans tout le monde arabe, toujours populaires aujourd’hui, les comédies musicales égyptiennes constituent à elles seules un genre du cinéma, un particularisme baroque et exhubérant, qui créera des idoles encore adulées aujourd’hui. En 1932, s’engouffrant dans l’émergence du parlant, c’est « La rose blanche »de Mohamed Karim qui inaugure le genre avec le chanteur Abdelwahad. Le succès est immédiat. En 1935 le banquier Talaat Harb crée les studios Misr, où seront tournés les plus grands succès de l’époque. Dans ces films aujourd’hui délicieusement surranés, souvent bâtis sur des scénarios médiocres, le chant tient la première place. Le scénario est toujours le même : l’amour impossible entre deux amoureux de conditions sociales différentes. Happy end garanti et dénouement lyrique en musique. Parmi ces innombrables mélodrames chantés, citons deux pépites : »Le chant de l’espoir » d’A. Badrakhan (1937), un des six films qui firent la réputation d’Oum Kalthoum ; et aussi, avec la même interprète, Fatma (1947), où la légendaire chanteuse, infirmière pour l’occasion, tombe enceinte du frère du pacha qui ne veut point reconnaître l’enfant. Ces films seront projetés pendant plusieurs décennies dans des cinémas du centre du Caire aux noms évocateurs (le Miami, le Cosmos, le Rivoli, le Diana, l’Odéon, le Radio...). Connaissant tout du film, les spectateurs fortunés des baignoires et ceux des places populaires, habillés de leurs plus beaux atours, ces dames en robes à fleurs, devisaient, contaient fleurette , mangeaient dans une joyeuse ambiance festive. Le genre survivra à la période. En 1953 « Taxi de l’amour » de Niazi Mostafa, comédie musicale de la décolonisation, connaîtra un tel succès que les militants du FLN appelleront ainsi les paniers à salade des flics coloniaux. Farid-el Atrache produira également 24 films entre 1940 et 1960, et la comédie musicale est toujours aujourd’hui majoritaire dans la production égyptienne de films. Mais un genre qui ne se renouvelle pas, peine à garder éternellement son public, si populaire soit-il, et c’est l’exportation qui permet aujourd’hui à cette production de qualité de plus en plus médiocre de se maintenir.
1939-1963 : l’apparition du réalisme. Moins populaire que le genre précédent, il naît en 1939 avec « La volonté » de Kamal Salim. Puis « Marché noir » de Kamel-el-Tilminassi (1945). Nouveauté, les acteurs quittent les studios pour apparaître dans les rues du Caire, loin des décors kitsch et fastueux des mélodrames chantés. Salâh Abou Seif est le chef de cette école, et fera sa réputation en prenant pour scénariste le prix Nobel de littérature Naguib Mahfouz. Ce seront « Ton jour viendra » (1951), « Le costaud » (1957), Entre ciel et terre(1959), « Parmi les vivants ». Mahfouz collaborera également à « La ruelle des fous » de Tawfik Saleh (1955). Comme l’oeuvre de Mahfouz, cette période du cinéma égyptien commence avant la révolution de 1952 et se poursuit pendant. Le nouveau pouvoir encourage le cinéma réaliste, la création est abondante et de qualité. « Ciel d’enfer » marque l’irruption en force sur les plateaux de Youssef Chahine, leader incontesté du cinéma égyptien, deux ans après son premier long métrage "Papa Amin" . Cette année-là verra également les sorties d ’"Ils ont fait de moi un criminel", d’Atef Salem . Le cinéma se montre capable d’évoquer les problèmes de la révolution comme dans « Le monstre » de Salâh Abou Seif (1954), « Combat héroïque » de Tawfik Saleh, de parler des difficultés sociales de la partie asservie de la population dans « L’appel de la perdrix » d’Henry Barakat (1959). " Gare centrale", le chef-d’oeuvre de Youssef Chahine, est réalisé en 1956.
1963-1970. L’ère de la nationalisation. La révolution nassérienne veut gagner tout le monde arabe, elle souhaite que le cinéma soit un instrument de sa force. Le cinéma est nationalisé durant huit années, huit années controversées.(1) Mais huit années durant lesquelles le cinéma egyptien aura des moyens financiers, huit années desquelles émergent « les mains douces » de Mahmoud Zulfikar, »Le chemin » de Hossan el-din Mostapha. De jeunes réalisateurs se verront également donner les moyens de réaliser des premiers films d’une certaine audace formelle comme « le croisement » de Sobhî Shafîq ou « les pluies ont tari » de Saïd Aïssa. La défaite de 1967 amènera une certaine liberté critique pour les réalisateurs, qui critiqueront le pouvoir en prenant appui sur le passé pour dénoncer sans risque de censure les excès qu’ils entendaient démontrer. Ce seront « Les révoltés » de Tawfik Saleh critique virulente du régime en place, et « Le pêché » d’Henry Barakat qui dénonce la condition des saisonniers. Jusqu’à la mort de Nasser en 1970, réalisateurs et censeurs joueront au chat et à la souris en un jeu complexe. Ecoutons à ce sujet Youssef Chahine, que sa situaion de star mettait à l’abri :« Avec les censeurs, rien n’est jamais clair et net. Ce sont des fonctionnaires mais qui sont-ils ? Des cons. Je le sais parce que l’actuel responsable de la censure fut l’un de mes élèves... pas le plus brillant mais celui qui a terminé ses études en Union Soviétique et ces études signifiaient surtout espionner ses collègues cinéastes égyptiens qui se trouvaient avec lui à l’Institut du cinéma de Moscou. L’atmosphère générale est malsaine : soit on bouffe de la merde, soit on vit dans la peur d’être confronté à des choses dont on ne sait pas ce qu’elles sont, automatiquement plus effrayantes. Parce qu’on fantasme sur tout ce que le régime peut faire. Il y a des gens qui vous parlent de torture. Je ne crois pas vraiment qu’ils tortureraient un cinéaste, même s’il faisait de la politique. Ils gardent plutôt cela pour leurs prisonniers préférés... » Mais le cinéma égyptien produit cent films par an, acquiert une renommée internationale, révèle de nouveaux réalisateurs.
1970-1988 : la crise. La disparition du secteur public et la politique d’ouverture voulues par Sadate auront des conséquences catastrophiques sur le cinéma égyptien..Le nombre des productions annuelles descend à quinze ou vingt.Youssef Chahine maintient le cinéma égyptien en survie avec « Le moineau » (1972), »Le retour de l’enfant prodigue » (1976), « Alexandrie pourquoi "(1978), « Adieu Bonaparte » (1985), « Le sixième jour » (1986). Mais la production nationale reste dans l’ensemble indigente.
1988-2006 : vers le renouveau ? Né de « l’école Youssef Chahine », Yousri Nasrallah se présente comme le chef de file d’un nouveau cinéma égyptien. Vol d’été (1988), « Mercedes (1993), « La ville » (primé à Locarno en 1999 et tourné en vidéo numérique), « La porte du soleil » (2004) témoignent d’un réel talent . D’autres réalisateurs apparaissent dans son sillage, comme Radwan el Kashef, un autre ancien assistant de Youssef Chahine, auteur de « Les violettes sont bleues » (1993), et « La sueur des palmiers » (1999), succès critique mais échec commercial. Citons également Oussama Fawzy : « les démons de l’asphalte »(1996), et le très rafraîchissant « Fallen angel in paradise », primé à Damas en 1999. Daoud Abdel Sayed dont il faut saluer Kit-Kat (1991), un film aux confins du monde de l’absurde, mais aussi « La terre des rêves (1993) et « Le voleur de joie » (1994). Mohames Khan lui, formé à la London film school, aborde souvent dans ses films le thème d la marginalité : " le retour d’un citoyen " (1986), Les rêves de Hind et Camélia (1988). " Les jours de Sadate "(2001). Et le prix du cinquantième anniversaire au festival de Cannes, Youssef Chahine l’inoxydable, continue à apporter ses pierres à l’édifice. Neuf films depuis 1988 dont « Alexandrie encore et toujours », « Le Caire », « Silence on tourne » « Alexandrie New-York " (2004). Il recevra aussi, malgré les conflits, deux fois la médaille de l’état égyptien « ...deux fois, j’ai reçu le Grand Prix de l’Etat... D’abord on ne donne pas deux fois la même médaille ! Qu’est-ce que j’en fais ? Une sur la poitrine et l’autre sur le cul ? » .
Les studios Misr s’internationalisent et s’ouvrent à l’étranger , l’école de cinéma du Caire fournit un potentiel intéressant de nouveaux réalisateurs. Cependant le cinéma égyptien souffre de son image de mauvaise qualité, peine à retrouver le prestige qui fut le sien. Il est aussi taraudé par des accusations récurrentes de corruption qui atteignent certains de ses hauts responsables. Rien d’étonnant dans ces conditions à ce que les nouveaux talents aient du mal à émerger, à voir leurs films produits dans des conditions satisfaisantes. Mais dans un pays qui aime tant le cinéma, au pays de l’happy end et des fins chantées, au pays de la transition entre le Maghreb et le moyen-orient, les difficultés ne font jamais que préparer le renouveau. La bonne nouvelle de l’année, c’est que l’investisseur Good News Group a décidé de se lancer dans le cinéma après s’être imposé dans la presse et les médias en Égypte. Il investit des sommes qui n’étaient plus de mise dans le cinéma égyptien. Il a d’abord produit cette année 2006 « L’immeuble Yacoubian » de Marawan Hamed, une adaptation du livre du même nom, best-seller en Egypte (lire notre critique sur le même blog) et "Halim" de Sherif Harafa d’après la vie du chanteur Abdel Halim Hafez. En 2007, le groupe financier mettra en chantier deux projets encore plus ambitieux : Mohamed Ali et surtout al-Qaeda. Le premier se présente comme une biographie du fondateur de l’Égypte moderne. Il sera réalisé par Hatem Ali. Le second racontera la rencontre imaginaire entre un journaliste américain et Ben Laden.
Allons, ma très tendre, réécoutons encore une fois Oum Kalthoum...
1/ Je regardais comme un grand frère avec la fierté de me trouver à son côté. Arriva le moment où je me suis trouvé opposé à ce qu’il faisait : Nasser voulait libérer le pays de la tutelle de l’étranger mais il s’y prenait comme un pied. Que faut-il penser de son programme de nationalisation qui a provoqué la fuite des étrangers, en particulier ceux d’Alexandrie ? Cela m’a touché personnellement car il s’agissait à 80 % de mes copains grecs, italiens, arméniens, français. Ce mélange d’origines était magnifique. Il n’y avait aucune raison de les faire fuir, mais ce fut la conséquence de la nationalisation brutale de pans entiers de l’économie. De leur côté, mes amis alexandrins ont eu plus peur que nécessaire en lâchant leurs biens et en quittant l’Egypte. Il n’y a jamais eu de pogroms, personne n’a été maltraité...Youssef Chahine. Comme les autres citations de cet article, cet extrait est tiré de l’entretien avec Renouard sur Vacarme.