Sylvain Chomet a eu vent de l’existence d’un script inédit de Jacques Tati en négociant les droits d’une séquence de "Jour de fête" qu’il souhaitait intégrer à ses réjouissantes "Triplettes de Belleville" (2002). Ainsi cet "Illusionniste" représente plus qu’un hommage, d’autant que son personnage principal - un prestidigitateur sur le déclin - est bien plus proche du réalisateur angoissé que de son personnage de Monsieur Hulot. Le scénario a été modifié pour en adoucir le pessimisme profond ; l’action se trouve ainsi transposée de la Prague d’origine vers Edimbourg - ville tout aussi photogénique - où Chomet a vécu plusieurs années.
A contre-courant de l’engouement pour la 3D, l’animation a choisi une somptueuse technique qui l’apparente à la 2D façon "Disney des années 50-60", en parfaite adéquation avec l’histoire qui débute en 1959 à Paris, en noir et blanc sur un air de musette. La qualité technique est sidérante, avec de longs plans-séquences où gravitent en tous sens de nombreux personnages animés. Si la virée écossaise dans un bourg reculé rappelle Tintin et l’Ile Noire, les vues de la ville d’Edimbourg (le château, la descente vers Grassmarket, le magasin Jenner’s ou Arthur’s Seat) égalent en beauté la vision de Hong-Kong dans "Ghost in the Shell" (un splendide manga animé de Masamune Shirow).
Pourtant ce ravissement esthétique est teinté d’une profonde nostalgie et l’ambiance générale du film rappelle "Les Feux de la rampe" de Chaplin, avec son cortège d’artistes déclassés comme le clown alcoolique ou le ventriloque qui finit par vendre sa marionnette. Ceux qui veulent survivre (les acrobates) se dégradent en offrant leurs services à des agences de publicité, comme Tati dut le faire après l’échec de "Playtime". Le progrès n’est vraiment pas gai et quand l’électricité arrive dans le petit village écossais, on pressent que les joyeuses danses traditionnelles du pub laisseront rapidement place à une musique pop bruyante et sans âme.
De plus, Chomet utilise l’animation pour démythifier les tours de magie en les ramenant à la seule prestidigitation ; quand Alice doit fournir son billet de train, Tatischeff n’en fait pas apparaître un par miracle mais le dérobe simplement au contrôleur. Non vraiment, "les magiciens n’existent pas". Plutôt lent et économe en gags, le film traite de la transmission dans une perspective très "Eastwoodienne". Malgré l’émancipation progressive de la jeune fille et l’échappée finale qui autorise une lueur d’espoir (la photo d’une petite fille qui indique une autre vie, ailleurs), le film baigne dans le désenchantement et une certaine résignation devant ce nouvel ordre du Monde qui n’accorde plus de place aux saltimbanques.
Bien que graphiquement superbe et unanimement salué par les critiques, je crains que cet "Illusionniste" anachronique, douloureux et assez hermétique aux jeunes enfants ne peine à trouver son public, même si le genre n’obéit pas aux règles habituelles de péremption rapide. Après "Persépolis" et surtout "Valse avec Bachir" ou "Mary et Max", jamais le cinéma d’animation n’aura été aussi adulte... ce qui n’aide pas forcément à vivre.